Xavier LE FLOCH

Mamadou !

Jacques pousse la lourde porte vitrée du Bar des Sports. La salle parait bien grande pour les trois jeunes femmes attablées devant l’écran géant qui couvre un pan du mur du fond. L’ambiance étonnamment morose pour un soir de match ne les empêche pas de sautiller sur leurs chaises et de s’époumoner :
- Allez l’oèmeuh ! Allez l’oèmeuh ! Nous sommes les marseillaises et nous allons gagner ! Allez l’oèmeuh ! Allez l’oèmeuh !
Jacques laisse traîner son regard sur les formes généreuses de ces supportrices toutes d’azur et de blanc vêtues puis s’approche du comptoir derrière lequel la patronne essuie quelques verres sans entrain.
- Oh ! Bonjour Simone! Il n’y a pas la foule, oh ! l’interpelle-t-il.
- Ah tiens, Jacques ! Même toi, tu rates la première mi-temps maintenant ! lève-t-elle les yeux au ciel.
- Hé oui ! J’avais un problème de décodeur à la maison… Je ne pouvais pas laisser Marcelle et le minot sans télé, peuchère !
- Oh, non ! Quelle horreur !... Je te sers une verre ?....
- Avec plaisir ! J’ai la langue toute collée… Et ton homme ? Il est au stade ?
-Hé oui ! Avec les enfants… lui sert-elle un grand verre d’anisette.
- Avec les deux ! Même la fille ?
- C’est la plus assidue ! Elle a toute la panoplie du parfait supporter !
- Bonne mère, les temps changent ! Il n’y aura bientôt plus que des cagoles au stade! s’exclame Jacques avant de s’abreuver.
- Bah, regarde à la table ! Que des gadgies!... lui désigne-t-elle du menton les trois supportrices qui continuent de chanter :
- Allez l’oèmeuh ! Allez l’oèmeuh ! Nous sommes les marseillaises et nous allons gagner ! Allez l’oèmeuh ! Allez l’oèmeuh !
- Elles ont du coffre, oh ! admire Jacques en connaisseur avant de s’intéresser à l’écran. Et ce match, alors ?
- Toujours zéro, zéro… se désole Simone.
- Et ça joue, oh ? s’inquiète Jacques.
- Bof ! Pas terrible… Comme d’habitude, quoi… Ce qui explique que le bar soit vide les soirs de match depuis des mois !
- Ha, ça ! Maintenant les joueurs pensent plus à courir après les millions qu’après le ballon !
- C’est sûr ! Et puis ils ont perdu l’amour du maillot, ils changent de club tous les ans !
- Hé peuchère ! Tout ça pour toucher les primes de transfert ! Je te le dis : Il n’y a plus que la monnaie qui compte ! martèle Jacques.
-Ils sont payés même quand ils ne jouent pas ! Moi, quand la boutique est fermée, je n’ai rien ! s’offusque Simone.
- Il faudrait baisser leurs salaires à ces bourrins et surtout les payer au résultat. Ils feraient moins les cacous, oh !
Les derniers mots de Jacques sont couverts par les plaintes des supportrices :
- But !!! Oh, non ! Non ! Non, pas ça ! Ce n’est pas vrai ! Non !!!
Jacques lève le poing pour invectiver la télévision :
- Et voilà le résultat ! Ce sont les autres qui marquent ! C’est une honte ! Il y a dégun derrière, c’est une honte !
Il se retourne vers Simone en vidant son verre :
         - Allez ! Ressers-moi, s’il te plait ! Je ne sais plus quoi faire, oh ! Non, mais tu as vu ça…
- Il faut dire que cette année, il n’y a pas de défense. Il manque un grand arrière comme Laurent, mais il est hors de prix ! le ressert-elle.
- Et alors ? Personne n’est trop cher pour nous, dégun ! Le président doit mettre le paquet, point barre ! Il nous le faut pour la saison prochaine, oh ! Il n’y a qu’à multiplier son salaire par trois ou quatre, où est le problème ?!
Les cris aigus des trois supportrices emplissent de nouveau la salle :
- Oui ! Oui !! Oui !!! Allez ! Vas-y ! Tire, Mamadou ! Mais, tire ! Mais ! Mais… Non ! Non !! Mais, non !!!
Jacques boit son verre d’un trait et le repose violemment sur le bar, ulcéré :
- Bonne mère ! Encore raté ! Ce nègre est vraiment mauvais ! Mais qu’il retourne dans sa brousse ! Retourne dans ta jungle, Bamboula ! Je ne suis pas raciste mais quand on voit ça, il y a de quoi le devenir, oh !
- C’est vrai qu’il commence à les accumuler. Pourtant avec son ancien club, il en marquait des buts ce Mamadou… tente de l’apaiser Simone.
- Mais c’est toujours pareil ! On les surpaye ici les bamboulas, on les surpaye ! J’ai toujours dit qu’il fallait…
Mais les piaillements des trois supportrices qui se sont levées d’un bond l’interrompent :
- Oui ! Oui !! Oui !!! Allez ! Vas-y ! Tire ! Vas-y ! Oui !!!!! But !!!!! But !!!!
- Ouais ! En pleine lucarne, oh ! Enfin un… soupire Jacques.
- Heureusement que Frank est là tout de même ! sourit Simone.
- Oui… C’est toujours ça… Mais un nul ce soir et adieu la ligue un ! Il faut le gagner ce match, oh ! Il faut les niaquer !
- Malheureusement, il nous reste à peine deux minutes ! constate Simone.
- Ô pauvre ! Ressers-moi un verre, va… lui demande Jacques, abattu. Ce n’est pas avec ce bamboula que nous allons en mettre un autre…
- Tiens, je te change le verre, ça nous portera chance ! garde espoir Simone.
- Si tu le dis… A la tienne…  marmonne Jacques qui plonge son nez dans son anisette.
Soudain, il se redresse aux hurlements des supportrices restées derrière leur équipe jusqu’à la dernière seconde.
- Oui ! Oui !! Oui !!! Allez, tire ! Vas-y, Mamadou, vas-y ! Tire ! Oui !!! But !!! But de Mamadou !!! Oui !!!!!!!!!!
- But ! C’est Mamadou qui a marqué ! s’exclament Simone et Jacques en chœur.
- Oh, il est beau celui-là ! Oh, il est beau ! Mais qu’est-ce qu’il est beau ! applaudit Jacques qui se rapproche de la table occupée par les jeunes femmes pour suivre de plus près la fin du match.
- Allez, siffle ! Je te dis de siffler, oh ! grommelle-t-il à l’intention de l’arbitre sur l’écran.
- C’est la fin du match ! On a gagné ! s’écrie Simone au roulement du sifflet.
- Allez l’oèmeuh ! Allez l’oèmeuh ! Nous sommes les marseillais et nous avons gagné ! Allez l’oèmeuh ! Allez l’oèmeuh ! entonnent en chœur les cinq vainqueurs.
Hilare, en nage, Jacques invite tout le monde à partager au comptoir le verre de la victoire. Les trois supportrices chantent en dansant :
- Mamadou, Mamadou, Mamadou ! Mamadou, Mamadou, Mamadou !
- Buvons à notre équipe et à ce joueur d’exception : A Mamadou ! lève son verre Jacques.
- A Mamadou ! lui répondent les quatre femmes.
- Mais qu’est-ce qu’il est bon ce joueur, qu’est-ce qu’il est bon ! C’est vraiment dommage qu’il ne puisse pas jouer pour l’équipe de France ! Il faut lui offrir la double nationalité, le payer s’il le faut, mais qu’il vienne ! Peuchère, qu’est-ce qu’il est bon ! insiste Jacques.
Tous se remettent à chanter à la gloire du héro du soir :
Mamadou, Mamadou, Mamadou ! Mamadou, Mamadou, Mamadou !
Mamadou, Mamadou, Mamadou ! Mamadou, Mamadou, Mamadou !

Xavier LE FLOCH

Défense de déposer vos ordures par Xavier LE FLOCH

Marcel s’arrache les derniers cheveux qu’il lui reste. Lui qui pensait profiter de ce long week-end pour embarquer Michelle et les garçons à bord du camping-car et tranquillement sillonner les routes pyrénéennes, c’est raté ! Lui qui avait repéré la semaine précédente l’emplacement idéal dans la montée du plateau de Beille pour y attendre les coureurs du Tour de France, c’est foutu !
Le patron a été catégorique : Le Tour, oui ! Les vacances, non !
Faute à cette série de meurtres sordides : Trois prêtres assassinés sur le parcours de la compétition. Le premier aux Allures, un petit village alpin près de Méribel, le second à Gap et le dernier dans la banlieue montpelliéraine. Les corps des trois hommes d’église ont été retrouvés vidés de leur sang à chaque fois la veille du passage des coureurs. Pas de témoin, aucun indice, si ce n’est cette proximité avec le tour cycliste.
La presse s’est jetée avec délectation sur cette terrible affaire, merveilleux feuilleton estival, qui fait la une de tous les journaux, télés, radios et pages web, alors que bientôt le peloton fera étape à Lourdes.
Marcel peste dans la touffeur de son bureau de l’hôtel de police de Pau. Une fois de plus le climatiseur est en panne et le vieux ventilateur ressorti d’un placard poussiéreux ne brasse pas grand chose. Les policiers palois ont été choisis par les hautes instances judiciaires pour centraliser les rapports des enquêteurs travaillant sur les différents meurtres et essayer sinon de résoudre l’affaire, tout au moins d’éviter un nouveau drame en devançant le ou les criminels qui, le commissaire en est persuadé et Marcel le suit sur ce point, devraient frapper à nouveau et pourquoi pas dans cette sacro-sainte ville de Lourdes.
Marcel, ancien sportif de haut niveau, entretient de nombreuses relations dans le monde du sport, ce qui lui a permis quelques coups d’éclat avec, entre autres, les arrestations de la Dinde du PSG ou du Violeur de l’équipe féminine de curling de Saint-Gaudens. Succès qui lui ont valu ses galons de capitaine et la confiance du commissaire qui tout naturellement l’a mandaté pour épauler les policiers lourdais. Il referme son attaché-case sur son ordinateur portable, son arme et quelques effets personnels. Il doit être à Lourdes dans la soirée, le Tour y arrive le surlendemain.

Par la fenêtre de sa chambre d’hôtel, Marcel observe la foule des pèlerins qui ploient sous le soleil de juillet. Il n’a aucune envie de s’y joindre, préférant de loin la fraîche quiétude de sa chambre climatisée. Pour une fois l’administration n’a pas eu le choix : en cette période de grande affluence, il n’y avait plus une chambre dans les hôtels de second rang, même pas une soupente de libre, elle a dû, à contrecoeur, lui réserver un nid douillet dans un établissement côté.
Marcel a passé une bonne partie de la soirée à partager ses vues avec ses collègues lourdais qui depuis deux jours multiplient les patrouilles espérant sécuriser la ville avant l’arrivée du Tour, bien conscients de l’inanité de leur action devant le nombre de religieux présents en ville.
Il a obtenu pour la fin de matinée un rendez-vous avec Monseigneur Delaporta, chargé des relations du clergé avec les autorités civiles, afin de prendre toutes les précautions possibles. En attendant de s’y rendre, Marcel multiplie les coups de téléphone, son regard allant de l’écran de son ordinateur au spectacle de la rue. Il réussit à joindre Laurent, un ancien champion cycliste qui travaille maintenant pour la télévision. Celui-ci déplore l’ambiance délétère qui règne sur la caravane avec comme toujours de nouveaux soupçons de dopage et le recours à d’anciennes techniques telles que la transfusion sanguine. Gérard Dupuy, le porteur du maillot jaune lui-même, est suspecté par ses collègues de tricherie. Pour appuyer son argument, Laurent lui révèle la présence depuis le départ du docteur Verger impliqué dans de nombreux scandales : Condamné, incarcéré, rayé de l’Ordre des médecin, libéré, le revoici au cœur du cyclisme en qualité de romancier prétend-il.
Marcel réfléchit deux secondes, décapsule une bière glacée trouvée dans le mini-bar, puis reprend son téléphone en main. Après quelques coups de fil, il obtient un rendez-vous avec ce sulfureux médecin qui accepte de devancer le peloton pour arriver à Lourdes l’après-midi même. Marcel termine sa bière, l’air satisfait.
 A onze  heures précises, Marcel est introduit dans la cuisine de Monseigneur Delaporta par une domestique en chemisier blanc et tablier noir d’un autre temps. L’homme d’église, vêtu d’un costume de lin bleu clair qui met en relief son embonpoint et son teint couperosé, l’accueille chaleureusement.
         - Asseyez-vous donc, capitaine ! Excusez-moi de vous recevoir ici mais c’est ma pièce favorite : S’y jouent moult alchimies de la vie, se pourlèche-t-il les babines.
Marcel reste coi, impressionné par les jambons suspendus au plafond, les casseroles de cuivre accrochées au mur, et nombre d’articles voués au culte de la grande bouffe.
         - Vous venez donc de Pau... belle ville... Tenez ! J’ai là un petit blanc de Jurançon des plus délicats ! ouvre-t-il l’énorme porte d’un réfrigérateur gargantuesque. Une vendange tardive : le raisin est cueilli en toute fin d’année et les grains quasiment pourris donnent ce vin exquis ! Il n’est pas midi mais je pense que le seigneur nous pardonnera cette petite avance sur l’apéritif, verse-t-il le vin doré dans deux verres en cristal.
         - Il est vraiment délicieux, s’extasie Marcel se délectant du nectar légèrement sucré. Et rafraîchissant !
         - Mais attention ! sourit Monseigneur Delaporta. Vous qui êtes palois devez savoir que ce vin rend fou !
         - Je dois avouer que nous avons du travail pendant les fêtes clôturant les vendanges, mais rien à voir avec la folie meurtrière qui précède le Tour de France en ce moment.
         - C’est bien pourquoi je vous reçois aujourd’hui malgré un emploi du temps démentiel, capitaine. Nous sommes très préoccupés, vous vous en doutez : trois prêtres vampirisés sur les routes du Tour, nous ne pourrons supporter une victime de plus, se redresse Monseigneur Delaporta.
         - Pour cette raison, je vous demande instamment d’exiger de vos prêtres qu’ils ne sortent jamais seuls, le temps que cette triste affaire soit résolue.
         - Je vais immédiatement donner des instructions en ce sens, même si vous vous doutez bien que la plus grande prudence ait déjà été exigée, termine son verre l’ecclésiastique.
         - Maintenant, j’ai un service plus délicat à vous soumettre, marmonne Marcel le nez dans son vin... J’aurais besoin d’une soutane pour jouer le rôle d’appât, précise-t-il guère plus distinctement.
         - Je... vous me prenez de court, je... ne suis pas sûr... hésite Monseigneur Delaporta.
         - Il y a urgence ! se reprend Marcel. Nous n’avons pas le temps de tergiverser ! Le tour arrive demain, il faut agir ! Je vous en prie, faites-moi confiance !
         - Je... je... bon, d’accord ! Je vous suis sur ce coup-là ! Finalement, qu’ai-je à perdre... si ce n’est vous, capitaine, sonne-t-il déjà sa domestique.
Les deux hommes dégustent un second verre le temps de régler quelques détails, puis Marcel rentre à son hôtel une soutane dans une housse noire sur le bras, son esprit valsant sous le soleil avec les effluves oenoliques.

En milieu d’après-midi le docteur Verger appelle Marcel : Il est arrivé et l’attend au bar de l’hôtel. Marcel jette un dernier coup d’œil sur la soutane étendue sur son lit, son costume est prêt pour la soirée.
Le médecin déchu aux lunettes rondes sur des joues flasques se lève. Il est seul dans le petit salon aux tentures veloutées. Les deux hommes se serrent la main et commandent deux bières fraîches.
         - Alors, docteur, intéressant ce tour ? s’assied Marcel.
- Un boomerang ! Il va si vite qu’il risque de revenir dans la gueule de l’envoyeur !
         - Ne me dites pas qu’il sont dopés, je ne vous croirais pas, raille Marcel.
         - Vous ne me ferez jamais dire ça ! J’ai assez payé ! Ils vont plus vite qu’avant, toujours plus vite... Armstrong, Indurain ne seraient pas dans les vingt premiers, miracle, or not miracle, ce n’est pas ma question... se dédouane Verger.
         - Tout le monde parle encore de dopage, il me semble. Si j’ai bien compris deux vedettes se sont faites exclure !  Vous en connaissez un rayon à ce niveau, insinue Marcel.
         - Je  ne fais plus partie du milieu, s’offusque Verger. Mais je ne peux pas nier que le problème perdure. Moi, dorénavant ce qui m’intéresse, c’est la course ! Dupuy est solidement installé en tête mais dans les Pyrénées les espagnols vont attaquer, professe l’ancien médecin.
         - Vous m’avez l’air toujours à la page, insiste Marcel.
         - J’observe... J’écris... reste évasif Verger.
         - Vous pouvez tout de même me parler de ces fameuses transfusions qui avaient déjà court à votre époque, il me semble... Dans quel but un coureur s’injecte-t-il du sang ?
         - Oh, c’est simpliste, capitaine ! En vous injectant du sang, vous augmentez votre taux d’hémoglobine et donc votre capacité à oxygéner vos muscles. Vous devenez tout simplement plus fort !
         - Mais n’est-ce pas dangereux ? s’étonne Marcel.
         - Aujourd’hui, nous maîtrisons des techniques de pointe qui nous permettent de nous injecter un sang d’un groupe différent. C’est vous dire les progrès, se gausse Verger comme s’il en avait la paternité. Le vrai problème, c’est le stockage ! Vos collègues et les douanes font des descentes régulières dans les hôtels des équipes où il n’est plus question de conserver la moindre poche de sang dans ses bagages. Celui qui veut tricher doit trouver du sang sain sur place...
         - Je vois... sans voir... tout cela me dépasse, boit sa bière Marcel, les yeux dans le vague. Vous écrivez un livre, m’a-t-on dit ?
         - Exact ! Un polar... dans le cadre du Tour, évidemment... se rengorge Verger.
         - J’espère qu’aucun prêtre ne s’y fait assassiner, soupire Marcel.
         - Oh non, capitaine ! C’est vrai que la réalité fait plus que rattraper la fiction ces jours-ci ! Mais je m’en tiens à mon plan initial...
Quelques minutes plus tard, Marcel quitte le docteur Verger pour retourner dans sa chambre, un léger malaise le titillant : quelque chose d’essentiel a été dit, mais quoi et par qui ? Peut-être par lui-même...
Marcel n’a guère de temps à perdre dans ses divagations... Il enfile l’habit de prêtre après avoir glissé son arme de service dans un holster de cuir sanglé à son épaule. Avant de sortir, il prend soin de prévenir ses collègues lourdais de ses intentions. Ils lui donnent un numéro d’appel direct avant de lui souhaiter bonne chance et de lui promettre d’intervenir à la moindre alerte.
Marcel, affublé de sa soutane, se promène au milieu de la foule ; beaucoup de pèlerins le saluent. Il fait étape dans les différents bars de la ville y dégustant chaque fois un verre de Jurançon glacé : ce vin l’égaie. Quand il s’oublie à en demander un second au même comptoir, de lourds regards de reproches le renvoient illico sur le trottoir. Premier commandement : un unique verre par établissement, s’admoneste-t-il.
La nuit tombe rapidement sur les cimes et l’air qui passe la porte ouverte se rafraîchit avec bonheur. Marcel lampe les dernières gouttes de vin au fond du verre ballon, les dernières gouttes de sang, plaisante-t-il avec lui-même. Le sang frais, le sang sain que les tricheurs doivent trouver sur place ! Quoi de plus sain dans l’esprit populaire que le sang d’un prêtre que sa vertu éloigne de tous virus et autres bactéries. Trois prêtres assommés puis vidés de leur sang, saignés comme des porcs !
Marcel sort dans la nuit et s’apprête à appeler le commissariat quand une envie pressante lui fait rechercher un petit coin discret. En vertu de son premier commandement, il ne rebrousse pas chemin vers le bar mais avise une étroite ruelle dépourvue d’éclairage. Il s’y glisse discrètement, s’approche d’un recoin, soulève sa jupe, croit percevoir un froissement puis plus rien : Marcel est mort.

Le départ est donné de Lourdes. Après une petite côte, une longue descente doit ramener les coureurs dans la vallée. Gérard Dupuy, le maillot jaune, se sent en pleine forme quand il enfourche son vélo. Il est gonflé à bloc, euphorique, le sang bouillonne dans ses artères ! Mais au sommet de la côte, il alerte Lance Peer, son fidèle lieutenant : il est beaucoup moins bien, la tête lui tourne, il est pris de nausées avec un inexplicable goût de raisin pourri !
Peer essaie de rassurer son chef de file. Il lui conseille de se mettre dans sa roue pour effectuer la descente. Personne n’attaquera, le conforte-t-il.

Au détour d’un virage, la vision du maillot jaune se trouble. Il part tout droit culbutant dans un ravin. Lance Peer, aux abois, laisse tomber son vélo au bord de la route et vole au secours de Dupuy.
Dans un premier temps il ne peut voir cloué sur le tronc d’un chêne que les lettres rouges d’un panonceau qu’il ne comprend pas très bien : Défense de déposer vos ordures. Il se rapproche alors du bord, pour découvrir au pied de l’arbre, au milieu de sacs poubelles éventrés, le leader du Tour, déjà vainqueur à trois reprises de la Grande Boucle, adulé par des millions de fans, élevé au rang de héro national, en train de se vautrer dans la fange tordu de rire en hurlant aux cieux des galimatias d’insanités.

François VILLON, avec sa grosse Margot, buvait du vin Morillon, qu’il disait être rouge. Le Panurge de Rabelais, lui, consultait l’oracle de la Dive Bouteille en vue de prendre femme. Bien avant ces deux-là Euripide et Platon ne dédaignaient pas louer Dionysos au goulot, et les Romains suivirent honorant Bacchus, sous prétexte de chanter les muses. L’axiome «  in  vino véritas » a traversé les âges, depuis Alcée, qui vivait au VIème siècle avant J.C. (personnage conceptuel). Sans remonter à Noé, ni évoquer La Bruyère, La Fontaine, Baudelaire, Apollinaire, Zola…les liens entre l’ivresse et l’ivresse poétique sont une vieille histoire. Notre ami Xavier Le FLOCH et Livia SELMI (violoncelle) l’a parcouru en poésie en une heure et quelques verres de Beaujolais.
«  IN VINO VERITAS » est le nom donné à leur spectacle, rempli de connaissances ivresques.  Voici, un petit rappel en quelques photos signées Guy POCHON qui a  su croquer une belle gueule de bois en couperose.
Xavier et Livia se produisent sur demande, passez-nous un mail.

IN VINO VERITAS 

Coup de balai 

-1-
- Allo, Marcel ! C’est Monard !
- Oh, Paco ! Ça fait un bail ! Quel bon vent t’amène, s’installe confortablement dans son fauteuil le capitaine Marcel Cotot, prêt à une longue conversation avec son collègue et ami le capitaine Pascal Monard.
- Un vent macabre, malheureusement ! J’ai bien peur que nous aillions un tueur en série... soupire Pascal Monard.
- Un serial killer à Saint-Gaudens ! Tu me fais marcher ! ne parvient pas à garder son sérieux Marcel Cotot.
- Je ne plaisante pas du tout. La semaine dernière un jeune homme, brillant étudiant âgé de vingt ans, a été retrouvé avec la moitié d’un manche à balai planté dans l’abdomen et ce matin, rebelote, une vieille dame, qui promenait son chien, a découvert le cadavre de l’un de nos cantonniers entre deux poubelles, le manche de son balai enfoncé dans la gorge.
- Charmant tableau ! siffle Marcel Cotot. Finalement, je suis bien content d’être à Pau avec mes vols à la tire et mes rixes dans les bars !
- Désolé, mais je vais te sortir de ta léthargie. Les deux victimes étaient sociétaires de notre club de curling.
- De curling ! s’étonne Marcel Cotot. N’est-ce pas ce jeu où les mecs balaient la glace ?
- Tout à fait, acquiesce Pascal Monard.
- Et tu penses me réveiller avec ça !
- Je l’espère... Le fondateur et président du club, Christophe Dupain, nous dit avoir reçu des menaces. Certains auraient intérêt à voir disparaître ce club. Comme je ne veux négliger aucune piste, j’ai pensé à toi.
- Trop honoré, mais je ne connais rien au curling !
- Tu as beaucoup de relations dans le milieu sportif et j’aimerais dans un premier temps que tu tâtes le terrain du côté de la fédération des sports de glace pour savoir ce que l’on dit du club de Saint-Gaudens. Mon patron va contacter le tien dans la journée pour qu’il te dépêche à mes côtés.
- Bon, je vais essayer... réfléchit Marcel Cotot. En effet, je peux appeler Claude qui est toujours en poste à la FFSG.
- Super ! Je te maile la fiche de Dupain et dès que tu as ton ordre de mission, fonce ! Je te prépare la chambre d’amis. Je viens de faire rentrer un petit bourgogne très gouleyant...
- J’en salive d’avance... sourit Marcel.

Le capitaine Cotot, la quarantaine dégarnie, est un ancien décathlonien médaillé de bronze aux jeux olympiques quinze années plus tôt. Il entretient d’excellents rapports avec les champions de sa génération qui se sont reconvertis dans les affaires, la politique, le journalisme ou qui continuent de s’investir dans leurs disciplines. Le haut niveau est un microcosme où se tissent des liens d’amitié mais également d’intérêts avec le service rendu comme règle d’or.
Ce réseau lui est parfois utile pour avancer dans ses enquêtes et lui vaut une réputation nationale. Il n’est pas rare qu’il soit appelé par ses collègues d’un des six coins de la France dès que le sport est sur la sellette.

-2-
Après avoir raccroché, Marcel décapsule une bouteille de bière fraîche, s’affale sur son vieux fauteuil et avale une gorgée. Il maintient la bouteille en équilibre sur son ventre proéminent ; les abdominaux de ses vingt ans ne sont plus qu’un lointain souvenir noyé dans l’alcool et la bonne bouffe. Il réfléchit à ce que vient de lui apprendre Claude, ancienne gloire du Bobsleigh : Christophe Dupain, homme d’affaire sulfureux, originaire de Savoie, s’est installé dans les Pyrénées voilà dix ans. Il a acheté le vieux stade de Saint-Gaudens pour y construire une patinoire ultramoderne avec bar, restaurant et divers commerces. Il a ensuite crée le club de curling, le premier dans cette région, pour concurrencer les gros bras alpins que sont Megève et Chamonix. Et les curlistes de sa région d’origine ne pardonnent pas au félon d’avoir débauché deux de leurs vedettes en leur offrant des emplois mirobolants.
- Mais de là à tuer si sauvagement... tout de même... marmonne Marcel qui est interrompu dans son monologue par une alerte sonore sur son ordinateur : le dossier Dupain vient d’arriver.
- Décidément tout le monde en veut à ce monsieur, bougonne-t-il. Sa réussite avec la patinoire lui a donné des ailes, lit-il. Il aurait des vues sur la mairie de Saint-Gaudens, ce qui déplaît fortement à l’équipe en place et guère moins à l’opposition qui ne veut pas d’un troisième larron. Lors d’une déposition, Christophe Dupain a également affirmé avoir reçu des menaces à peine voilées émanent du milieu. Sa réussite attiserait la convoitise et certaines personnes aimeraient qu’il s’associe financièrement à leurs projets.
- Ce brave homme a le don pour se faire des amis, soupire Marcel qui imprime les différents fichiers joints pour pouvoir les relire à tête reposée.

-3-
Un large sourire se dessine sur le visage mal rasé du capitaine Cotot quand Pascal Monard le rejoint dans les tribunes de la patinoire.
- Oh, Paco ! Je ne t’espérais plus !
- Désolé, Marcel... Cette réunion n’en finissait pas. Tu as fais bon voyage ?
- Impeccable, je suis venu tranquillement par la Nationale...
- Et cette partie ? consulte le tableau d’affichage Pascal Monard.
- Je n’y comprends pas grand chose. J’aurais dû apprendre les règles du curling avant de venir. Jusqu’à ce jour, je n’avais vu que de rares images à la télé. C’est une sorte de pétanque sur glace...
Un grondement de la foule l’interrompt.
- Tiens, qu’est-ce que je te disais, carreau ! s’exclame Marcel Cotot.
- Malheureusement, la pierre adverse est sortie de la piste ! Contrairement aux boules, elle va être replacée et celle de notre lanceur retirée du jeu ! C’est un très mauvais coup... secoue la tête Pascal Monard.
- Décidément, je n’y suis pas... et c’est encore long ? s’inquiète Marcel Cotot.
- Ils en sont au huitième des dix bouts, encore une bonne demi-heure... Allez les bleus ! Allez Saint-Gaudens ! se lève avec le public Pascal Monard. Il faut absolument que nous arrachions cette victoire pour rester dans la course au titre, se rassied-il sous les yeux éberlués de son ami.
- Je ne te savais pas si mordu... D’ailleurs, je suis étonné par le nombre de spectateurs. Les tribunes sont pleines !
- Le président Dupain nous a transmis le virus. Et puis que ce soit le curling ou toute autre discipline, quand ta ville commence à gagner, tu te prends au jeu.
- Tenir une foule deux heures devant des mecs qui balancent des pierres sur une patinoire et d’autres qui la balaient, c’est tout de même fort ! raille Marcel Cotot toujours pas convaincu.
- Ha, mais Christophe Dupain n’a pas fait les choses à moitié ! Il a mobilisé tous les médias régionaux, il paie régulièrement des campagnes d’affichage. Il sait faire vibrer la fibre pyrénéenne quand Saint-Gaudens bat à leur propre jeu les Megève, Alpes d’Huez et autre Chamonix !
- Mouais... n’est pas convaincu Marcel Cotot.
- J’ajoute qu’une loterie est organisée à la fin de chaque match pour offrir un banquet à une centaine de spectateurs.
- Ah, je comprends déjà mieux ! sourit Marcel Cotot. La fibre gustative est une valeur sûre !
- Allez ! Balaie feignasse ! beugle un mastodonte du bord de la patinoire.
- Tu le connais cet hercule ? se lève pour mieux le dévisager le capitaine Cotot.
- Je te présente Sébastien Dejean... rassieds-toi... tu gènes... le tire par la manche Pascal Monard. C’est le frère d’Olivier, l’un des lanceurs de l’équipe. Tu vois le taurillon près de la cible.
- Beau gabarit également, siffle d’admiration Marcel Cotot. Je le verrais plus sur un terrain de rugby que sur la glace ce gaillard !
- Tu ne crois pas si bien dire : Olivier était le talonneur et le capitaine du quinze de Saint-Gaudens et en quelque sorte l’est resté...
- Comment ça ? Je ne te comprends pas ! fronce les sourcils Marcel Cotot.
- Cette patinoire est construite sur l’emplacement de l’ancien stade où ont été formé les deux frères. Quand la mairie a décidé d’en bâtir un nouveau en périphérie, Olivier n’a plus voulu entendre parler de rugby. Dupain a été malin : Il l’a enrôlé dans son équipe et lui a donné la gérance du restaurant.
- Vus les colosses, il vaut mieux les avoir pour soi ces deux-là ! Et Hercule, le chevelu, quelles sont ses attributions ?
- Ah, Sébastien, c’est autre chose ! Il jouait deuxième ligne. Le Stade Toulousain l’a recruté alors qu’il était encore junior. Les spécialistes lui présidaient un avenir radieux tant en club qu’en équipe de France. Malheureusement, une fracture des cervicales sur un mauvais placage a brisé sa carrière. Il est resté plusieurs semaines dans le coma et en est ressorti avec des lésions irréversibles. Il n’a jamais retrouvé totalement ses esprits, si tu vois ce que je veux dire.
- Que fait-il maintenant ?
- Le président Dupain lui loue un petit appartement à côté d’ici. Il est son homme à tout faire... Allez ! Oui, allez ! se lève Pascal Monard avec le millier de spectateurs. On a gagné ! tape-t-il sur l’épaule de Marcel Cotot un peu étourdi. Allez, viens ! l’entraîne-t-il vers la sortie. Montons au restaurant ! Tu vas voir : le banquet est sympa et tu vas pouvoir rencontrer le grand patron.

Une volée de vieilles dames s’est déjà abattue sur les petits fours pour les engloutir à s’en déchausser les prothèses dentaires. Le capitaine Monard réussi en une contorsion acrobatique à se saisir de deux flûtes de champagne. A peine les deux amis ont-ils trinqué qu’un homme corpulent en col roulé bleu les aborde d’un sourire jovial.
- Alors, capitaine Monard, nous la tenons enfin cette victoire de prestige !
- Toutes mes félicitations, président ! Vous n’êtes plus très loin du titre maintenant, lève son verre le policier.
- La route est encore longue mais je la sens bien cette saison ! Je vais peut-être réalisé mon rêve et amener le trophée dans les Pyrénées, s’enorgueillit le président Dupain.
- Permettez-moi de vous présenter le capitaine Cotot qui nous vient de Pau pour nous donner un coup de main.
- Enchanté, capitaine ! serre vigoureusement la main de Marcel le président Dupain. Vous êtes un ancien sportif si j’en crois la rumeur...
- Je vois que les informations circulent aussi vite à Saint-Gaudens que chez moi, lui rend un sourire poli le policier palois.
- Alors qu’avez-vous pensé de cette partie ? attrape au vol une coupe de champagne sur le plateau d’un serveur Christophe Dupain.
- J’avoue que j’ai eu du mal à rentrer dedans. Je suis néophyte... Mais je reste très impressionné par l’ambiance. Je ne pensais pas que le curling déchaînait autant les passions.
- C’est ma grande fierté, capitaine ! Et la victoire de ce soir me comblerait si nous n’avions pas à déplorer ces deux horribles meurtres. Vous en êtes où, d’ailleurs ? demande à Pascal Monard d’un air grave Christophe Dupain.
- Je dois avouer que nous n’avançons pas beaucoup... C’est pourquoi j’ai appelé en renfort mon ami Marcel qui va nous apporter un regard neuf sur l’enquête. Ne connaissant pas la ville et ses moeurs, il aura plus de recul. De surcroît, Marcel a résolu nombre d’affaires dans le milieu sportif, sait-on jamais...
- Je ne pense pas que l’assassin soit issu du sport, secoue la tête le président. Je pressens plus une embrouille politico-financière... Quand j’ai fait construire la patinoire, j’ai reçu des dizaines d’appels anonymes et maintenant que je veux me présenter à la mairie, j’ai déjà dû changer deux fois de numéro. A travers mes gars, c’est moi que l’on veut abattre !
- N’existe-t-il pas des tensions au sein de votre équipe ? Des jalousies ? demande timidement le capitaine Cotot. Les deux victimes jouaient-elles en équipe première ?
- Patrick, le jeune, était un espoir mais il privilégiait ses études à Toulouse. Il ne pouvait donc pas prétendre à une place de titulaire pour l’instant. Quant à Jean-Michel, c’était un bon gars qui jouait pour le plaisir. Il n’était que remplaçant de l’équipe réserve... Tous les licenciés, une trentaine, s’entendent parfaitement et ont tous été très affectés par leurs disparitions, martèle Christophe Dupain.
- Et du côté du rugby ? poursuit sa réflexion Marcel Cotot. Vous avez tout de même rasé leur stade !
- Vous plaisantez capitaine ! éclate de rire le président Dupain. C’était une vieille carcasse décrépie ! Maintenant, ils ont une super structure avec tout le confort moderne. Ils ne regrettent pas leur ruine !
- Vous savez parfois la nostalgie tue... murmure Marcel Cotot.
- Et puis s’il y a quelques grincheux, poursuit sans l’entendre Christophe Dupain, avec les frères Dejean je tiens mon assurance !
- C’est tout de même curieux, insiste Marcel Cotot. Olivier Dejean jouait ici même au rugby depuis sa naissance...
- C’est exact, opine du bonnet Christophe Dupain. Il était le talonneur de l’équipe et en était devenu son capitaine.
- Il suffit que l’on déplace le stade et il arrête tout pour, excusez-moi, pousser des galets sur la glace...poursuit le policier.
- C’est un peu plus complexe... reprend la main le président Dupain. La même année, Seb, son frère, s’est brisé les vertèbres. Olivier en a été très affecté, il a perdu la foi en son sport. Alors quand je lui ai proposé ce projet professionnel, il n’a pas hésité longtemps. Tenez, justement les voici ! Olivier ! Seb ! Venez par ici ! les hèle-t-il.
Olivier Dejean, la tête rentrée dans les épaules, vêtu d’un costume bleu aux couleurs du club de curling se fraie un passage au milieu de la foule qui s’écarte avec respect. Quelques courageux lui tapent dans le dos pour le féliciter. Derrière, le dominant d’une tête broussailleuse, Sébastien lui emboîte le pas le regard dans le vague. D’un signe, le président Dupain amène à lui un serveur qui lui présente un plateau chargé de flûtes de champagne. Chacun se sert.
- Messieurs, à notre victoire ! porte un toast le président Dupain.
- Ouais ! rugit Sébastien Dejean en engloutissant son verre.
- Merci président, hoche la tête son frère.
- Olivier, je te présente deux capitaines de police qui enquêtent sur la mort de nos amis.
- J’espère que vous l’aurez et la punirez cette ordure ! tonne Olivier.
- Ouais ! gronde son frère.
- Ces messieurs me demandaient si certains cadres du rugby pourraient nous en vouloir, sourit Christophe Dupain.
- Non, ce sont tous des copains ! secoue la tête Olivier.
- Ouais ! lui fait écho son frère.
- Je connais assez le rugby pour savoir que le curling doit en faire sourire certains, se lance Marcel Cotot.
- Ouais ! tonne Sébastien Dejean.
- Certainement, hésite son frère. Ils nous chambrent un peu mais ils savent pourquoi nous avons arrêté...
- Vous aimiez bien le vieux stade, lui demande le capitaine Monard. Ne vous manque-t-il pas ?
- Ouais ! Ouais ! scande Sébastien.
- Oui et non, hésite encore Olivier. Nous y étions quasiment nés avec mon frère. Jamais je n’aurais pensé le quitter. Mais c’est lui qui est parti, c’est la vie ! Les choses changent... Nous avons tellement été bien reçu par le président que nous n’avons pas à nous plaindre, bien au contraire !
- Sur ces bonnes paroles, trinquons mes amis ! s’exclame Christophe Dupain très démonstratif.

-4-
Dans son petit bureau du commissariat de Saint-Gaudens, le capitaine Monard sert deux cafés fumants après avoir négligemment jeté deux cachets d’aspirine dans deux verres d’eau. En s’asseyant, il pousse un verre et une tasse vers Marcel Cotot qui se balance doucement sur sa chaise.
- Tiens Marcel, dégage-toi la cervelle avant de te plonger dans les dossiers. Tu vas en avoir besoin !
- Merci... Il est bon ton Bourgogne, mais il tape un peu... A moins que ce soit le champagne de Dupain, avale d’un trait la médication le policier palois.
- Il faut dire que nous en avons descendu une caisse ! sourit Pascal. Si l’enquête se prolonge, à ce rythme, je suis bon pour refaire ma cave !
- Je ne vais peut-être pas m’attarder... J’irais bien faire un saut à Toulouse pour entendre ce que l’on dit de Sébastien Dejean du côté du Stade.
- Toi, je sens que tu en as fait ton suspect numéro un ! Comme beaucoup d’autres je pense... soupire Pascal Monard.
- Il faut dire qu’il a le physique de l’emploi ! Et comment peut-il supporter que son frère soit passé de la mêlée à la piste de curling armé d’un balai ? D’ailleurs, je n’ai toujours pas compris pourquoi les curlistes balaient la glace...
- Ils la frottent pour la réchauffer. Ainsi ils peuvent accélérer ou ralentir la pierre et en infléchir la trajectoire. C’est hautement technique !
- Je veux bien, soupire Marcel Cotot, mais je doute que notre homme des bois soit très sensible à ces considérations.
La conversation est interrompue par un policier en uniforme qui entre après avoir frappé. Il remet au capitaine Monard le rapport d’autopsie du corps du cantonnier, Jean-Michel Ellas. Le capitaine lit en diagonale le feuillet en fronçant les sourcils sous le regard interrogateur de son ami qui sirote son café.
- Intéressant... Troublant même...
- Qu’y a-t-il ? se redresse Marcel Cotot.
- Il y avait un doute pour le premier meurtre, mais là le légiste est formel, le manche à balai a été enfoncé dans le corps de la victime post mortem. Jean-Michel Ellas a dans un premier temps été égorgé puis dans un second empalé alors que son cœur ne battait plus.
- Le meurtrier nous envoie un signal fort en revenant sur ses pas pour planter le manche à balai, réfléchit à voix haute le capitaine Cotot.
- Ou un second individu s’acharne sur le cadavre après coup... complète Pascal Monard.
- Il connaît le meurtrier, le surveille. Une fois la victime refroidit, il ajoute sa touche, enchérit Marcel Cotot. Mais pour l’étudiant, tu me dis qu’il y a un doute...
- Oui, le légiste y revient dans sa conclusion : Dans le premier cas, les coups ont été portés à l’abdomen. La victime a mis plus de temps à mourir que monsieur Ellas dont la jugulaire a été tranchée. Il est donc plus délicat de se prononcer sur le délai entre les deux actes.
- Tu remarques que le manche est planté là où les coups de couteau ont été portés...
- Exact ! Je ne sais pas ce que ça signifie, il faudra peut-être en parler à un psy. Ce qui ne fait pas de doute c’est que le ou les meurtriers n’utilisent pas un manche à balai par hasard. Le curling est au centre de ses préoccupations et il veut que nous le sachions ! conclue Pascal Monard. Bon ! Je vais voir le commissaire pour faire le point. Tiens, voici tout le dossier que tu te mettes à la page. Je pense que tu en as pour la matinée, après je t’invite à déjeuner.
- N’oublie pas de me sortir la note sur cet agent immobilier véreux dont tu me parlais hier soir.
- Ah, oui ! Hervé Picard ! Il était sur le coup de l’ancien stade pour y bâtir une résidence de luxe. Nous avons la preuve qu’il est l’auteur de plusieurs coups de fil anonymes reçus par Christophe Dupain. Il avait beaucoup investit dans ce projet et n’a pas digéré que Dupain le lui souffle, extirpe d’une pile vacillante une chemise cartonnée rouge Pascal Monard. Tiens, tu liras ça. C’est édifiant. Pour moi, il est en tête de liste des suspects, bien plus que le grand Dejean. 

Suite le 15 janvier, bonne année !

Coup de balai (suite et fin)

-5-
Au sortir du restaurant, où les deux policiers se sont régalés d’un magret de canard succulent arrosé d’un vin rouge basque surprenant, ils décident de s’offrir une marche digestive dans la vieille ville pour y admirer ses antiques maisons aux galeries extérieures en bois.
Ce n’est qu’en milieu d’après-midi qu’ils regagnent un commissariat en pleine effervescence :
- Le doyen du club de curling a été retrouvé dans une ruelle obscure voisine de la patinoire avec la moitié d’un manche à balai planté dans l’estomac. Une patrouille a surpris Sébastien Dejean, couvert de sang, qui s’acharnait sur la victime. Les deux policiers ont dû faire usage de leurs armes pour arrêter le géant qui fou furieux leur fonçait dessus. Il a été admis au service de réanimation de l’hôpital avec trois balles dans le corps. Son pronostic vital est en jeu, conclue le lieutenant qui ne comprend toujours pas pourquoi le capitaine Monard n’avait pas son téléphone mobile sur lui.
Pascal Monard palpe nerveusement ces poches désolé autant par cet oubli que par le rebondissement sanglant de l’enquête. De retour au calme dans son bureau, il efface les différents messages de son téléphone qui l’attendait dans un tiroir. Il réfléchit quelques minutes en silence, silence que respecte Marcel Cotot qui consulte la fiche de cette nouvelle victime.
Maintenant le capitaine Monard donne ses ordres : Il envoie une équipe interroger Olivier Dejean qui est au chevet de son frère et une autre rencontrer le président Dupain. Alors les deux amis rejoignent le commissaire pour une réunion de crise où ils apprennent que l’autopsie de la victime est programmée pour le lendemain matin. Le commissaire les invite vivement à y assister pour pouvoir questionner le légiste et peut-être orienter ses recherches dans le bon sens. Le capitaine Cotot parvient, non sans soulagement, à éviter cette séance de boucherie appliquée en convaincant son supérieur de l’envoyer dans la ville rose rencontrer les dirigeants du Stade Toulousain qui connaissent bien Sébastien Dejean. Il est persuadé qu’une pièce essentielle du puzzle leur manque. Un détail qui leur permettra peut-être d’expliquer les actes du colosse et de démasquer un éventuel complice.

-6-
A Toulouse, Marcel Cotot suit la signalisation qui le conduit quartier de la Côte Pavée. Il est onze heures quand il a garé sa voiture rue de la Providence et pousse la lourde porte du Bar des Sports. Il serre chaleureusement la main de son vieil ami Pierre, l’un des nombreux entraîneurs du Stade Toulousain, attablé derrière une bière.
Après quelques banalités d’usage, Marcel aborde le sujet qui l’intéresse. Pierre se doutait bien des raisons de sa visite, tous les journaux et toutes les radios ne parlent que de ça :
- L’ancien espoir du rugby français, Sébastien Dejean, pris en flagrant délit alors qu’il commettait son troisième meurtre ! Dejean entre la vie et la mort ! Dejean, serial killer ! Et cetera, et cetera... s’agace-t-il.
Pierre est sous le choc. Il avait pris le colosse sous son aile à son arrivée à Toulouse.
- Derrière ce corps herculéen se cachait un jeune homme timide et très gentil, précise-t-il.
- Je ne l’ai rencontré que quelques minutes, il m’a donné l’image d’un ours mal léché. Il n’a pas prononcé deux mots et toujours en une sorte de râle. Peut-être son accident ? s’interroge Marcel.
- Non, je ne crois pas, secoue la tête Pierre. Il était déjà comme ça. C’est un masque derrière lequel il se cache. Il faut savoir l’apprivoiser. Quand il est en confiance, je vais te surprendre, mais tu ne l’arrêtes plus ! Depuis l’accident, Il descend régulièrement de sa montagne pour nous rendre visite et je n’ai jamais constaté la moindre défaillance intellectuelle. Peut-être quelques moments d’absence, des troubles de la mémoire, mais je suis sûre que Seb n’est pas un débile léger comme j’ai entendu un peu partout. Je pense qu’il joue ce jeu pour qu’on le laisse tranquille et pouvoir cacher sa détresse...
- Lui arrivait-il d’être violent ?
- Ah, je n’ai pas dit qu’il se laisse faire ! S’il pense être victime d’une injustice, il fonce tête baissée. Je l’ai vu rentrer dans des rages folles pour des décisions arbitrales contestables et se prendre quelques cartons rouges, sourit tristement Pierre. Mais ce n’était jamais gratuit...
- Et son frère, Olivier, tu le connais bien ?
- Bien sûr que le connais ! s’exclame Pierre. Nous voulions le faire venir lui aussi, mais il n’a jamais voulu quitter Saint-Gaudens. Leurs parents y sont enterrés et ne les ont vus jouer que dans leur vieux stade. Il était hors de question pour Olivier d’évoluer ailleurs, même à plus haut niveau ! Par contre, la semaine il était là tout le temps et participait régulièrement aux entraînements. C’est une vraie mère poule avec son frère, il ne le lâche pas. Comme si Seb a besoin d’un garde du corps ! Je plaisante mais Olivier est en admiration devant son cadet. C’était et je suis persuadé que c’est toujours son idole quoiqu’il ait fait !
- C’est curieux ! s’étonne Marcel incrédule. A les voir, je pensais plutôt le contraire...
- Ah, il faut les connaître les frères Dejean ! Ce sont de drôles de numéros ! Olivier n’a pas l’air avec son physique et sa prestance, mais il est très impressionnable. Outre son frère, il est également à genou devant Christophe Dupain.
- Je vais de surprise en surprise, hoche la tête Marcel.
- Ne me dit pas qu’un talonneur se met au curling sur un claquement de doigt ! Il a suivi Dupain parce qu’il le vénère. Son élégance, sa gouaille, son sens des affaires, les risques qu’il sait prendre font qu’Olivier est prêt à tout pour lui. Il ne s’est pas engagé à la patinoire à cause du choc provoqué par l’accident de son frère. Non, son prince  l’a embauché parce que Seb, dans le coma puis en convalescence, n’a pu jouer son rôle de contre pouvoir.
- Là-haut, la situation ne m’est pas présentée sous cet angle, se redresse sur sa chaise Marcel pour finir sa bière quand son téléphone se met à vibrer.
- Allô, oui ! Salut Paco, alors cette autopsie ?
- J’y viens, mais avant sache que Sébastien Dejean est décédé ce matin sans avoir prononcé un mot. Quant à l’autopsie, j’en sors. Je ne m’y ferais décidément jamais ! tousse Pascal Monard. Comme pour les deux premières victimes, le vieux à d’abord reçu plusieurs coups de couteau avant d’être empalé. Bon, je fais vite, le commissaire m’appelle sur l’autre ligne. Un détail important : Lors de son interpellation Dejean brandissait la moitié du manche a balai qui avait été plongée dans le corps de la victime. Comme s’il s’y reprenait plusieurs fois... Allez, je te laisse, on se rappelle...
- Ou bien il venait d’arracher le manche du corps, marmonne dans le vide Marcel en se retournant vers Pierre qui essuie une larme. Je pense que tu as compris, c’est fini... lui murmure-t-il.
- Oui, je ne me faisais guère d’illusions... renifle Pierre. Loul’, ressers-nous deux bières avec deux whiskies, s’adresse-t-il au patron derrière son comptoir.
Les deux hommes sirotent leurs boissons en silence, chacun plongé dans ses sombres pensées. Au fond de la salle, sur l’écran de télévision, une grande partie du journal est consacrée aux crimes de Saint-Gaudens et à la mort de son auteur présumé.
Leurs verres vides, ils se lèvent, paient et descendent la rue vers le canal du midi. Ils longent ses berges sous le soleil pendant plusieurs heures oubliant le déjeuner. Pierre monologue entre de longues plages de silence. Il raconte Sébastien Dejean, un deuxième ligne très prometteur. Songeur, Marcel ne l’interrompt que rarement pour obtenir quelques précisions.
Peu avant seize heures, Pierre raccompagne Marcel à sa voiture qui refuse l’hospitalité de son ami pour la nuit préférant regagner Saint-Gaudens au plus vite. Avant de claquer la portière, Pierre le regarde droit dans les yeux et lui dit d’une voix caverneuse :
- Sébastien ne peut être l’assassin. J’en suis persuadé !
- Je pense comme toi, démarre son moteur Marcel.
Quand il s’engage sur la Nationale, son téléphone vibre de nouveau.
- Oui, Paco ! Quoi de neuf ?
- Je t’annonce sans préambule que notre enquête est bouclée ! lui assène Pascal Monard. Olivier Dejean s’est suicidé !
Marcel freine et donne un coup de volant pour éviter l’accrochage avec le véhicule qui le précède. Il se gare sur le bas-côté avant de porter de nouveau le téléphone à son oreille.
- Allô ! Allô ! Tu m’entends ? hurle Pascal Monard.
- C’est bon, je me suis garé, détache sa ceinture Marcel.
- Je te disais donc qu’Olivier Dejean s’est jeté avec sa voiture dans un ravin. Il est mort sur le coup ! Il nous a laissé une lettre à son domicile dans laquelle il innocente son frère. Il avoue avoir embroché les curlistes qui lui parlaient sans arrêt de rugby. Il avait l’impression que l’on riait dans son dos et ne le supportait plus. Sébastien l’aurait surpris lors de son troisième forfait et se serait mis dans une telle colère qu’il n’aurait pas vu la voiture de police arriver. Olivier s’est enfui alors que Sébastien arrachait le manche à balai du corps pour essayer de sauver la victime. Ensuite il suppose que son frère a voulu couvrir sa fuite en se ruant sur les agents.
- Et le couteau ? demande Marcel.
- Il n’en parle pas. Sa lettre est très confuse, on peut le comprendre. Je t’en ai fait une synthèse...
- Bon, reboucle sa ceinture Marcel Cotot. Je suis sur la route, nous reparlerons de tout ça ce soir.

-9-
Pascal Monard remplit de vin rouge le verre de Marcel Cotot qui mord avec appétit dans une tranche de saucisson.
- Alors, aucune trace du couteau finalement ! s’offusque le capitaine Cotot.
- Non, rien du tout ! Nous avons passé au peigne fin les domiciles des deux frères sans succès. Dans les cuisines de la patinoire, nous avons saisi un lot de couteaux qui pourraient correspondre à l’arme décrite dans le rapport d’autopsie mais ils sont passés à la machine à laver depuis longtemps. Je doute que l’on puisse relever la moindre trace, se désole Pascal Monard.
- Je crois bien que l’enquête va se refermer à jamais sur la mort des Dejean et garder toutes ses zones d’ombre, marmonne Marcel Cotot.
- Nous ne connaîtrons pas avec certitude le rôle de chacun. Ils se sont employés à se couvrir l’un et l’autre, alors qui a fait quoi ? interroge son verre Pascal Monard. Ton crochet par Toulouse aura finalement été inutile...
- J’y suis allé trop tard ! Si j’avais connu plus tôt les vraies personnalités des deux frères, j’aurais peut-être pu éviter le carnage... Enfin, nous ne pouvons pas réécrire l’histoire, vide son verre Marcel. Demain, je rentre dans mes pénates retrouver femme et enfant.
- Tu peux passer le week-end avec moi si tu veux, le ressert Pascal. Nous n’avons pas encore achevé ma cave !
- C’est sympa mais je préfère profiter de ces deux jours pour oublier cette affaire qui me laisse un mauvais goût dans la bouche... Ici, ce ne sera pas possible. Tu as vu tous ces journalistes en ville, c’est de la folie !
- Je n’ai jamais connu Saint-Gaudens dans un tel état ! s’exclame Pascal. Toutes les télés, les radios, tous les journaux se sont donnés rendez-vous ! J’ai même vu plusieurs équipes étrangères. Tu ne peux pas allumer la télé sans voir la tête du président Dupain. C’est une vraie vedette ! Je lui ai parlé cet après-midi : en ces circonstances dramatiques, il a bien du mal à cacher son plaisir devant un tel battage autour de sa patinoire et de son équipe de curling !
- Alors, à sa réussite, lève son verre Marcel. Allez les bleus ! Allez Saint-Gaudens !

-8-
Le lundi suivant, après une journée sans histoire au commissariat de Pau, le capitaine Cotot se délecte d’un verre de Jurançon blanc devant les informations télévisées. Il y est encore question de l’affaire de la patinoire de Saint-Gaudens, les frères Dejean ayant été inhumés le matin même. Un journaliste interroge le président Dupain dont la mine réjouie tranche avec son austère costume noir. Il pleure tant bien que mal une fois de plus les victimes de ces deux brutes sanguinaires puis annonce avec fierté la diffusion en direct sur une chaîne câblée du prochain match de son équipe de curling.
- Une première en France, se rengorge-t-il.
Le capitaine Cotot ne peut réfréner le tremblement soudain de ses mains. Il vide son verre d’un trait puis recherche avec frénésie un numéro de téléphone dans le dossier vert qu’il a ramené de Saint-Gaudens.
- Allô, monsieur Dupain ! Capitaine Marcel Cotot !
- Ah, monsieur Cotot, ravi de vous entendre. Etes-vous toujours dans notre bonne ville ?
- Non, l’affaire étant bouclée, je suis rentré à Pau. Je viens de vous voir aux actualités et tiens à vous féliciter pour la prochaine retransmission de votre match.
- C’était inespéré ! Cette fois le curling est sur de bons rails ! se gausse Christophe Dupain.
- Une question me trotte dans la tête depuis plusieurs jours. Vous savez comme une petite musique agaçante qui ne vous lâche pas : A qui profite le crime ? grogne Marcel Cotot.
- Vous êtes déroutant, capitaine... presque drôle... malheureusement, je n’ai guère le temps de jouer aux devinettes avec vous. Je dîne ce soir avec monsieur le maire qui veut faire la paix, devient condescendant le président Dupain.
- Accordez-moi encore une minute que je vous expose brièvement ma théorie, insiste le capitaine.
- Alors dépêchez-vous, baille Christophe Dupain.
- Quoi de plus vendeur qu’un procès, un crime ou encore mieux des crimes en série pour lancer un produit dans les médias ? Les victimes sont des joueurs de curling, certes, mais pas les meilleurs. Ils ne jouent pas dans l’équipe première qui peut remporter le titre. Vous poignardez l’étudiant qui privilégie sa carrière professionnelle mais Olivier Dejean vous surprend. Olivier est un peu limité intellectuellement, il vous vénère et ne peut supporter l’idée que vous soyez accusé du meurtre. Il brise un manche à balai, symbole de ce sport dont il a honte, et l’enfonce dans l’abdomen de la victime pour effacer les plaies dues au couteau. Il ne vous lâche plus, quand vous égorgez le cantonnier, il lui enfonce le manche dans le cou. Pour le troisième, quelle aubaine, la police intervient alors que Sébastien, la brute aux yeux de tous, porte secours à la victime qu’Olivier vient d’embrocher. Cerise sur le gâteau : les agents abattent Sébastien et Olivier se suicide juste après ! Au fait, monsieur Dupain, s’est-il suicidé seul ? Monsieur Dupain ?
- Vous ne pourrez jamais rien prouver, capitaine. C’est trop tard ! raccroche Dupain.

 

Je reviens en arrière : les nageurs dans leurs superbes combinaisons rentrent à reculons dans l’eau. D’un doigt tremblotant j’appuie sur la touche « lecture » pour regarder une fois de plus les premiers sortir au pas de course et aller enfourcher leurs vélos. Xavier est parmi eux. Je connais cet enregistrement par cœur. Je sais que nous sommes le 24 février 2007 et qu’il va gagner l’Ironman de Malaisie en huit heures, quarante-trois minutes et cinquante-deux secondes, mais je ne m’en lasserai jamais ! Ah ! Xavier Le Floch mon idole ! Champion d’exception d’un sport unique : le triathlon et ses épreuves si terribles que sont les Ironman : 3,8 kilomètres de natation et 180 kilomètres de cyclisme avant d’attaquer un marathon ! Quelle discipline peut rivaliser ? Aucune !
J’essuie du revers de mon bras décharné la nappe de sueur qui envahit mon visage. Je ne devrais pas m’énerver autant et reprendre un cachet. Au fait, quelle heure est-il ? 18h30, encore deux heures et demi à attendre. Je n’en peux plus… Mais je dois coûte que coûte respecter les horaires si je veux que mon plaisir perdure. J’éteins la télévision et vais à la salle de bain d’un pas mal assuré pour me passer la tête sous le robinet d’eau froide. Le filet frais dans mon cou me calme un peu. Je redresse la tête pour redécouvrir dans le miroir toujours et encore ce même faciès émacié à la peau grisâtre. Mes yeux cernés de noir s’enfoncent de plus en plus dans leurs orbites et mes derniers cheveux sont chaque jour plus blancs : j’ai perdu toute couleur depuis des années.
J’avale deux pilules en pensant qu’il n’y a pas si longtemps je soignais les gens. Me serais-je abîmé au contact des malades, moi l’infirmier modèle ? J’ai eu le droit aux éloges de tous les chefs des services par lesquels je suis passé. Consciencieux, soigneux, patient, j’avais toutes les qualités requises et pourtant l’administration m’a jeté aux orties pour une petite dépression nerveuse ! Me retrouver avec l’allocation adulte handicapé est une honte pour moi qui ne rêve que travail, sport, muscles et sueur. Je ferme les yeux pour faire le vide dans ma cervelle torturée, chasser ces idées noires et profiter du présent.
Je me requinquerai, soyez en sûr ! Je suis déjà sur la voie de la rédemption. Je garde bien au chaud dans le garage mon trésor et vais d’ailleurs lui préparer un bon repas équilibré. Surtout qu’il ne perde pas sa force ! Oh non, qu’il conserve sa puissance !

Tomates à l’ail agrémentées d’un filet d’huile d’olive et de quelques feuilles de basilic, une bonne grosse tranche saignante de rosbif accompagnée de petits pois frais écossés en début d’après-midi, un morceau généreux d’un camembert bien fait et une banane feront le menu. Je complète son plateau-repas avec une bouteille d’eau minérale. Je lui ai proposé un bon vin rouge le premier jour réputé pour sa richesse en polyphénols mais il n’en a pas voulu. On œuvre pour la santé des gens et ils nous repoussent, allez comprendre !
Je descends au garage en prenant garde de ne pas trébucher. Sur le lit en position fœtale, il semble dormir. Le bandeau noir me cache ses yeux mais il est immobile. Quand je lui touche l’épaule, en un sursaut il redresse la tête. Je chuchote pour ne pas plus l’effrayer :
- Asseyez-vous, je vous prie. Il est l’heure de dîner.
J’approche une chaise pour m’asseoir également. Sans un mot, il se contorsionne pour se retrouver face à moi. Ses deux poignets menottés aux barreaux du lit semblent le faire souffrir mais je ne peux pas prendre le risque de le détacher : il est tellement fort! Je penserai à les lui masser avec une pommade demain matin après sa toilette et le renouvellement de ses pansements. Je ne veux surtout pas qu’il souffre alors je le bichonne mon prisonnier. Je me plie à toutes les tâches des aides-soignants jusqu’à laver sa bassine après ses besoins.
Je lui donne lentement la becquée avec une cuillère à soupe. Je n’utilise pas de fourchette, mes gestes sont tellement incertains que je pourrais le blesser, et j’ai déjà tout coupé à la cuisine. Après lui avoir essuyé les lèvres avec un torchon, je lui fixe rendez-vous une heure plus tard pour l’extinction des feux. Je tiens à lui laisser la lumière toute la journée pour qu’il ne dépérisse et devienne aussi pâle que moi.

Au journal télévisé, le présentateur revient sur la disparition du champion de triathlon Xavier Le Floch alors qu’il s’entraînait seul sur les routes de l’épreuve de cyclisme de l’Ironman de Nice.
- Rien ne semble indiquer s’il s’agit d’un accident le long de la corniche, d’une disparition volontaire ou même d’un enlèvement. La police n’écarte aucune hypothèse mais l’enquête ne semble guère progresser, se désespère-t-il.
- Ah, crétin ! m’entends-je hurler. Si je te disais que c’est le petit infirmier soi-disant handicapé du cerveau qui a fait le coup ! Un piège tendu dans un virage au cœur d’un bosquet, il a chuté lourdement s’écorchant coudes et genoux. Je suis arrivé sur lui comme un moustique pour lui injecter une dose de morphine. Le plus dur a été de le charger rapidement à l’arrière du 4X4 mais finalement j’ai même eu le temps d’embarquer son vélo tout tordu, histoire de brouiller les pistes. Maintenant, je le tiens dans ma prison hôpital. Vous pouvez toujours le chercher, vous ne le trouverez jamais !
Je recommence à transpirer. Je cloue le bec du journaliste d’un coup de télécommande mais n’arrive pas à me calmer. Il n’est pas encore l’heure pourtant j’en ai tellement envie ! Je tourne en rond dans le salon en ingurgitant de « grands vers d’eau. » Je me refuse un nouveau cachet, je ne suis pas malade, moi ! Allez, encore un peu de patience : il est bientôt 21h00 ! Je dois à tout prix me discipliner et respecter ces vingt-quatre heures de repos indispensables à ma survie !

Enfin, c’est l’heure ! Je descends à pas de loup en m’agrippant à la rampe. Xavier m’a tout de même entendu. Il s’agite sur sa couche essayant de briser ses chaînes. Il ne prononce toujours aucun mot, par contre les grimaces qui déforment son visage expriment à la fois peur et dégoût. Je ne comprends pas trop ces simagrées mais ne m’arrête pas à cela, j’ai tellement faim !
J’ouvre une petite armoire à pharmacie accrochée non loin du lit pour en extraire un joli verre à Bourgogne en cristal. Je m’approche de Xavier qui se recroqueville et me penche pour tourner le petit robinet bleu du cathéter que je lui avais fixé dans une belle grosse veine de l’avant-bras dès la première heure. Son sang vermeil s’égoutte avec joie dans mon calice. Mes gencives me démangent, ma bouche d’habitude si sèche s’emplit de salive. Je déglutis de gourmandise. Quand le verre est plein, j’y bois le nectar d’un trait en fermant les yeux. Quel bonheur ! Quel délice ! Mon corps se réchauffe, mes muscles se gonflent. Je ne suis que vigueur ! Depuis cinq jours de ce régime, je sens que j’ai déjà repris du poids. Peut-être ai-je même grandi !
Je rouvre les yeux, le sourire aux lèvres. Je m’assure d’avoir bien refermé ma source de vie, j’effleure avec fierté le bras musculeux puis souhaite bonne nuit à Xavier en éteignant la lumière.
Je remonte les escaliers auréolé d’étoiles scintillantes. Encore un peu de patience et je reviendrai au monde plus beau, plus fort et nous verrons bien qui est l’handicapé !

 

Xavier LE FLOCH

UN BATTANT par Xavier LE FLOCH

Fourbu, Robert Delanoix s’écroule sur le vieux banc en bois des vestiaires. Il s’est encore donné à fond lors de ce dernier entraînement. Il tire en grimaçant sur son maillot trempé de sueur et de pluie pour le décoller de sa peau. Torse nu, il ôte ses chaussures à crampons et ses chaussettes maculées de boue. Il s’arrête un instant sur ses jambes grêlées de terre où un fin filet de sang prend sa source sur son genou droit écorché pour se perdre dans les poils. Il effleure une petite déchirure au bas de son vieux short fétiche comme pour apaisée la douleur :
 - Je vais encore devoir te rafistoler, vieux chiffon, murmure-t-il. Mais est-ce bien raisonnable de nous mettre dans un état pareil ? se demande-t-il, l’épuisement attisant le doute.

Plusieurs mois que Robert Delanoix s’échine sous le crachin berckois pour retrouver son niveau et la confiance de son entraîneur qui depuis son retour à la compétition après une méchante blessure le cantonne à un rôle de remplaçant. Robert, trente ans, qui a connu le plus haut niveau, a bien du mal à accepter de ne plus être un titulaire indiscutable de l’AS Berk qui évolue en cinquième division.
Il extirpe de son sac de sport une serviette éponge aux couleurs sang et or, vestige de son éphémère carrière au Racing Club de Lens. Il y plonge son visage pour y inspirer quelques effluves de lavande. De furtives images de son glorieux passé lui traversent l’esprit mais il chasse aussitôt toute tentation à la nostalgie en grognant :
- Allez, mon vieux, ressaisis-toi ! Tu vas avoir l’occasion de te refaire ! Ce week-end est pour toi. Tout Berck va reconnaître ton talent ! Ils vont enfin savoir qui est Robert Delanoix !
- Oh, Bob ! Tu parles tout seul maintenant ! Tu rêves ou quoi ?
- Qu’est ce que… relève-t-il la tête en rouvrant les yeux sur le vestiaire délabré où certains de ses coéquipiers finissent de s’habiller en se chamaillant alors que d’autres, nus comme des vers, se dirigent l’échine courbée, une serviette autour du cou, vers les douches.
- Dépêche-toi ! Je ferme tôt ce soir, tu es le dernier, râle Gérard, son entraîneur.
- J’y vais, j’y vais, se lève Robert en se contorsionnant maladroitement pour enlever son slip.
- Hé bien mon vieux, tu es en train de rouiller ! Je me demande comment tu vas pouvoir marquer ce week-end, secoue la tête Gérard.
- Ne vous inquiétez pas coach ! Une bonne nuit et il n’y paraîtra plus. Je serai frais et dispo, un vrai jeune premier ! Je vais les faire claquer les buts, faîtes-moi confiance !
- Je veux bien te croire Bob, je veux bien te croire… doute Gérard qui depuis plusieurs semaines ne sait que faire de ce joueur qu’il affectionne. Il ne voit pas comment expliquer à ce garçon courageux et travailleur qu’à trente ans son avenir dans le football est derrière lui même en cinquième division, lui qui a foulé la pelouse des plus grands stades français. Il se réveille parfois la nuit en sursaut bien décidé à lui dire d’arrêter mais quand il arrive devant Robert si passionné, il ravale piteusement ses vérités. Il détourne les yeux pour ne pas voir le joueur boitiller vers la salle des douches.
- Combien le sport de haut niveau a-t-il massacré de corps si jeunes ? Et pourquoi finalement… marmonne-t-il.
Sous les jets d’eau chaude au milieu des volutes de vapeur, les derniers footballeurs finissent de se laver en éructant des chants à la gloire de la petite Huguette ou de la bite à Dudulle caractéristiques des viriles chambrées.

*****
Lisa, sa douce Lisa qui partage la vie de Robert depuis une dizaine d’année, lui a préparé son menu favori les veilles de grands matchs : une énorme plâtrée de spaghettis accommodées avec une sauce tomate aillée dont elle tient  la recette de sa grand-mère corse.
- je te sers un petit verre de rouge, mon chéri ? lui demande-t-elle en dressant la table.
- Non, merci… Je tiens à être au top demain ! Comme à cette époque, feuillette un album photo Robert assis sur le canapé. Sur les photographies, il est plus jeune, plus svelte, à ses côtés lui disputent le ballon des vedettes qu’il voit de temps en temps à la télé. Je mange et au lit ! Je veux mettre toutes les chances de mon côté…
- Ah, super ! Moi aussi, je vais me coucher tôt. Je vais pouvoir abuser de ton corps d’athlète, s’approche Lisa en minaudant.
- Désolé, mais non ! se lève-t-il d’un bond. Je dois garder tout mon influx. Je te le répète : je veux gagner ! Nous aurons tout le temps dimanche soir de fêter la coupe comme il se doit, va-t-il s’attabler.

*****

Robert se retourne, la foule est en délire. Cinquante mille, peut-être soixante mille spectateurs qui hurlent en chœur et brandissent des écharpes et des drapeaux tricolores. Il se sent en pleine forme et court d’un bout à l’autre du terrain en multipliant les dribbles et les passes précises. Il se sent léger, si léger… Il virevolte sur la pelouse.
Barthez dégage, tête de Makélélé pour Ribéry ; Ribéry, Nasri qui élimine un défenseur, passe millimétrée pour Delanoix ; Delanoix, petit pont, un crochet. Delanoix toujours, Delanoix qui tire au… But ! But !
- But ! hurle Robert en se redressant le cœur battant.
- Mmmmmmmm ! Que se passe-t-il ? marmonne Lisa.
- J’ai marqué… euh, non… rien, balbutie Robert. Un rêve, j’ai fais un rêve…
- Quelle heure est-il ? se retourne Lisa.
- Cinq heures, plisse les yeux Robert vers les diodes luminescente du radioréveil.
 - Allez, rendors-toi… Tu vas être crevé… murmure Lisa.

*****

Il est huit heures trente quand arrive Robert qui serre quelques mains en répondant par des sourires aux encouragements. Il est déjà très concentré, prêt au combat.
- Salut Bob ! Alors, la forme ?
- Allez Bob, tu vas gagner !
- Bonjour Robert, vous jouez aujourd’hui ?
- Belle journée pour gagner, Bob !
Robert s’approche du bureau dans le hall d’entrée du gymnase où deux messieurs aux cheveux blancs prennent les inscriptions. Au-dessus de leurs têtes une grande banderole rouge aux lettres d’or qui annonce les troisièmes internationaux de babyfoot de la côte d’Opale.

Balle de match !

 

Le premier set s’est déroulé comme dans un rêve : j’ai gagné facilement les premiers point et me suis complètement libéré, au contraire de mon adversaire pétrifié par l’enjeu. Depuis que les sets se jouent en onze points au ping-pong, il vaut mieux démarrer sur les chapeaux de balles ! J’ai empoché le dernier point sur une nouvelle faute adverse : 11-4 ! Une formalité, mais la route vers la coupe était encore longue : il restait trois manches à glaner…
Je n’ai peut-être jamais joué aussi bien que dans le second set. Quelque soit le sport, en compétition le stress ne permet pas de jouer au niveau démontré à l’entraînement, peut-être chez les grands champions et encore… Par miracle, le temps de cette manche, j’ai réussi à gommer toute tension : mes services perturbaient mon adversaire qui me délivrait des retours faciles à attaquer. Je faisais claquer la balle de toutes mes forces en des smaches spectaculaires. Je contrais ses initiatives avec fermeté et le renvoyais rapidement à ses études : 11-2 !

Je sers en ce début de troisième set : je m’accroupis prêt à bondir au coin gauche de la table et lance la balle sur mon coup droit. Je l’enveloppe d’une vive rotation du poignet  et la fouette de haut en bas en fin de mouvement pour lui imprimer un effet coupé. Pris au piège, mon adversaire la renvoie dans le bas du filet. J’opte pour le même coup pour le second service sans le fouetté final, le retour me revient assez haut et d’un top spin smashé je gagne encore le point : 2-0.
Mon rêve se poursuit, je suis aux anges. Mes coups sont automatiques et j’en oublie la partie. Je me revois la nuit dernière à me tourner et me retourner comme toujours avant un tournoi d’importance. J’ai beau essayer de me raisonner, de me dire que le manque de sommeil ne peut être que néfaste, l’angoisse et l’excitation me tiennent éveillé jusqu’au point du jour. Je me suis englué dans un lourd sommeil une heure ou deux avant que France Info ne m’égraine ses catastrophes et me suis levé les yeux lourds et la tête vide peu après huit heures. Le temps que les vapeurs de ce court somme s’estompe entre ablutions et petit-déjeuner, l’angoisse s’est installée : une belle boule dans la gorge, une autre au fond du ventre, les poumons compressés et cette pénible sensation de ne plus savoir jouer tel l’étudiant avant un examen qui croit avoir tout oublié.
6-6… Je reviens à mon match, mon adversaire a repris du poil de la bête. Il me faut me re-concentrer. Je n’ai pas vu défiler ces derniers points. Un cocktail d’adrénaline, d’endorphine et de quelques produits synthétiques bouillonne dans mon corps à me faire perdre la tête. Je suis en apesanteur, me sens si bien dans cette salle que j’ai rejointe à pieds ce matin. Trois kilomètres, rien de mieux pour faire baisser la tension et se délasser les jambes. Dès que j’ai ouvert la porte du gymnase, m’a assailli ce parfum caractéristique de la compétition que j’aime tant. Au milieu de toutes ses tables occupées par des joueurs à l’échauffement, toute angoisse a disparu jusqu’à l’annonce de la première partie. J’ai salué des connaissances et suis allé consulter le tableau du tournoi. J’ai eu un petit coup au cœur en voyant mon nom tout en bas de l’arbre des trente-deuxièmes de finale : l’organisation m’avait désigné tête de série numéro deux ! Cette position me permettait d’éviter mes plus dangereux adversaires dans les premiers tours, mais je préfère de loin le rôle de l’outsider qui œuvre dans l’ombre. J’en étais encore à pérorer sur ce statut de favori quand mon entraîneur m’a tapé sur l’épaule pour m’emmener dans les vestiaires où je me suis mis en tenue avant d’effectuer les mouvements d’échauffement recommandés. Puis il m’a demandé de bouger les jambes en soufflant lentement et m’a déposé discrètement au creux de la main deux petits cachets bleus que j’ai avalé aussitôt à l’aide d’une boisson énergétique.
10-11, balle de set pour mon adversaire, je n’ai rien vu venir ! Sa balle est longue sur mon coup droit, un top spin, il contre, un second, la balle s’élève, je frappe, dehors ! Le premier smash que je rate en plus d’une heure. La perte de ce set n’est pas un drame, j’ai encore une bonne avance et surtout une belle confiance en mon jeu même si les tiraillements sous mes aisselles qui viennent de nouveau poindre me contrarient. Je me désaltère longuement puis retourne à la table prêt à recevoir le service adverse.

Je contrôle parfaitement sa mise en jeu et retrouve l’efficacité de la mienne pour mener 7 à 3. Finalement mes deux premiers matchs auront étés les plus compliqués. J’avais l’impression de jouer contre moi-même : je ne sentais pas bien la balle, ratais des coups aisés. Ce satané statut de tête à abattre ne me seyait pas du tout ! Je n’ai du mon salut qu’à mon fond de jeu bien supérieur à celui de mes adversaires. Puis au fil des tours, mon niveau s’est élevé. J’ai mis de côté mes problèmes psychologiques et me suis concentré sur la petite balle blanche, la table verte et ma raquette rouge et noire pour vaincre et atteindre ma première finale d’importance face à un joueur que je connais bien pour ne l’avoir jamais battu en cinq rencontres !
10-9, la balle de set est pour moi. Une fois de plus, je n’ai aucun souvenir des derniers points. Je mène, là est bien l’essentiel. J’use de mon fameux service qui gène tant mon adversaire qui renvoie la balle dans le filet et me voici avec un troisième set en poche. Je suis proche du but maintenant… même si cette gêne sous les aisselles persiste…

Le début du cinquième set est très disputé : de longs échanges spectaculaires ravissent le public qui applaudit. Je me régale et voudrais que jamais ne s’arrête cette partie qui a commencé avec ce haut-parleur qui crachotait mon nom et celui de mon terrible adversaire. Avant cette finale, après cinq parties en moins de sept heures, mon entraîneur m’a encore donné une de ses petites pilules bleues. Rien de méchant, un petit remontant anodin m’a-t-il rassuré. Comme je me plaignais de douleurs sous les aisselles, il m’a tendu un tube de gel, un décontractant musculaire avec lequel je me suis massé longuement. Au moment où le speaker nous a annoncé, la peur m’a rattrapé par le col. Les jambes flageolantes, je me suis approché de la table cernée de gradins. J’ai préféré ne pas regarder le public et ai fixé la petite pièce qui tournoyait devant le visage de l’arbitre pour octroyer le service. J’inspirais profondément, expirais de plus belle avant de servir une balle molle que mon adversaire sortait directement. Le nœud se desserrait, il n’était pas mieux que moi…
9-9. Mes viscères se tordent, mon sang bat la chamade dans mes artères. Je suis à deux points de la victoire, je ne vois plus rien, des larmes emplissent mes yeux. Mes tempes me font mal. Ma mâchoire se crispe. Je perds le point : 9-10. J’essaie de me décontracter, lutte et gagne le point mais ne peux rien sur les deux suivants et abandonne cette manche à mon adversaire qui commence à croire au miracle. Il perçoit une faille et va essayer de s’y engouffrer. Au changement de côté, je me désaltère, mon entraîneur prononce des mots que je ne comprends pas. J’essaie de raisonner mon cœur qui ne veut se calmer. J’ai hâte de reprendre la partie. Je ne peux pas rester à l’arrêt : il me faut bouger, courir, frapper la balle… L’inaction me tue.

Les échanges de ce début de sixième set sont acharnés. J’en oublie mes petites douleurs pour me livrer corps et âmes au jeu : revers, coups droits, attaques et contres s’enchaînent dans un tourbillon de sueurs et de clameurs.
4-4, je me sens bien, toujours aussi léger. De nouveau ce sentiment de plénitude, un superbe smash me donne l’avantage… 5-4, mon adversaire refait ses lacets pour casser le rythme. Je reprends mon souffle, avale une gorgée d’eau. Soudain, une bouffée de chaleur irradie ma poitrine et le visage, ma main gauche se crispe. Deux, trois mouvements d’assouplissement plus tard, me revoici partis dans un échange marathon que je finis par perdre. A chaque pause entre les points, je sens poindre l’angoisse. J’ai hâte de reprendre le jeu, je dois continuer pour mon salut.
Je mène maintenant 9 à 8. Si je gagne les deux points suivants, je serai champion ! Mais je sens que je ne dois pas m’arrêter, cette partie doit se poursuivre, je veux un septième set ! Imperceptiblement, je me relâche et mon contre du revers sort de quelques millimètres. 9-9. Je me concentre sur mon service, ma pression artérielle augmente. Allez, vite, joue ! hurle mon cœur. Ma balle est très longue et effleure le rebord de la table. Ce coup (mal) chanceux est imparable, j’obtiens une balle de match ! Il ne faut pas que tout s’arrête, je ne mets aucun effet dans la balle que mon adversaire me renvoie d’une frappe rageuse. 10-10. Je sautille sur place en attendant son service avec toujours ce leitmotiv : bouger, bouger, bouger ! Son coup accroche la bande du filet, elle hésite et retombe de son côté. 11-10, encore une balle de match ! Enervé, mon adversaire sert très rapidement, je retourne sans réfléchir une balle très coupée, il prend ses appuis, sa raquette disparaît sous la table puis remonte en un coup de fouet, je contre son top spin l’esprit toujours ailleurs droit sur son ventre, il est pris de vitesse : 12-10 sous les vivats de la foule ! C’est incroyable, j’ai gagné mon premier titre !

Des flashs éblouissants, une salve d’applaudissements sous mon sternum, une ola de mon bras gauche à mes mâchoires, plusieurs autographes au bout des doigts, je manque d’air et m’écroule au bout de la table les bras en croix.

 

A mort le poète !

Serge paie la note. Michel, le patron du Bar des Sports lui rend la monnaie puis remplit à ras bord le ballon de vin rouge de son fidèle client :
- Tiens, c’est la mienne !... Et sans faux col !
- Merci, Michel ! Toi, au moins, t’es un pote, bégaie Serge le verre déjà aux lèvres. Allez ! Je bois celui-là et je rentre. Je suis vanné !
- C’est que le quatre, vingt et un, ça fatigue ! Tu es arrivé avant midi et la nuit tombe ! s’exclame le patron, pas plus frais.
- Ah, ouais ! Je n’avais même pas remarqué… Le temps file… s’évade dans ses pensées Serge en lapant la dernière goutte. Allez, j’y vais ! A un de ces jours ! ouvre-t-il la porte.
- A demain !  le salue le patron qui essuie un verre.
Serge Bertoux s’enfonce dans le crachin de cette fin de journée montmartroise. Il godille entre les parapluies les yeux rivés sur le trottoir luisant puis s’accroche à la rampe d’un long escalier qui le ramène vers la rue Vauvenargues. Sa cervelle n’est plus que mélasse. Seul l’instinct le guide vers son appartement où il s’écroule tout habillé sur un matelas aux draps grisâtres jeté au milieu de cartons et de caisses de bois originaires de diverses régions vinicoles.
Cinq mois que le commandant de police Serge Bertoux patauge dans ce brouillard. Cinq mois que Christine, son épouse, l’a quitté avec meubles et bagages pour rejoindre un artiste peintre de vingt ans son cadet sur les bords de Loire. Il s’est noyé les premières semaines dans le travail. Il ne quittait son bureau du commissariat de la Goutte d’Or que contraint et forcé par son supérieur, le commissaire Bernard Germond, qui finit par lui imposer des congés. Serge qui avait depuis l’adolescence l’alcool pour philosophie s’y est alors adonné corps et âme. Sur le conseil d’amis, il consulte depuis peu un psychiatre, le docteur Flibus, partisan de la chimiothérapie, qui le gave de pilules de formes et couleurs variées. Serge n’a jamais été un adepte des pharmacies mais il ne se sent pas la force de s’opposer. Il laisse dériver sa vie en picorant plus ou moins régulièrement ces gélules.

L’air humide pénètre par la fenêtre grand ouverte sur un ciel toujours gris. Serge se délecte d’une bière fraîche qui redonne vie à sa langue et son palais empâtés. Il pense avoir oublié de prendre ces fameuses médications avant de se coucher tant la clarté de son esprit tranche avec cette matinée maussade. Ce qui ne le ravit guère, l’absence de Christine est si violente. Mais il n’a pas le temps de s’apitoyer sur son triste sort, la sonnerie du téléphone le rappelle au monde :
- Serge ? Germond à l’appareil !
- Bonjour commissaire. Quelle surprise !
- Alors mon petit Serge, vous sentez-vous d’attaque ?
- On fait aller Bernard… On fait aller…
- Prêt à reprendre du service ?
- Pourquoi pas… oui… ça ne peut pas me faire de mal…
- J’ai une enquête sur mesure pour vous. Un homicide qui sort de l’ordinaire, je vous attends.
- Une douche et j’arrive. A tout de suite, raccroche Serge heureux de briser la routine des journées au bistrot à jeter les dés sur une piste de jeu de plus en plus glissante.

Dans le bureau du commissaire Germond, les deux hommes sont rapidement passés à l’essentiel :
 - Comme je vous le laissais entendre au téléphone, nous avons sur les bras un macchabée qui va faire des vagues. L’affaire idéal pour vous sortir de votre affliction, mon petit Serge.
- Vous me faites saliver commissaire, sourit tristement Serge.
- Aimez-vous le foot ?
- Pas plus que ça… Je regarde un match de temps en temps au Bar des Sports, histoire de boire un coup avec les copains.
- Le PSG ? demande d’un sourire carnassier le commissaire Germond.
- Oh non ! Surtout pas ! Le patron est arlésien, nous sommes tous derrière l’OM !
- Malheureusement, vous allez devoir vous intéresser au PSG et de près ! Notre macchab fait partie de l’équipe !
- Un joueur du PSG ici, à la Goutte d’Or ! Vous me faites marcher…
- Un cantonnier a découvert son corps dans les poubelles du marché Dejean tôt ce matin. Par chance, il nous a prévenu directement. La presse n’est pas encore au courant mais nous ne pourrons garder la nouvelle indéfiniment. Enfin, j’espère pouvoir…
- Mais je croyais que ces joueurs fréquentaient plutôt les Champs, Auteuil ou Saint-Germain, pas le dix-huitième, surtout pas celui-là ! le coupe Serge.
- La victime, Juan Almana, un argentin de vingt-huit ans, habitait place du Tertre au milieu des peintres et autres artistes de Montmartre. Il détonnait dans le milieu du football et affirmait un goût prononcé pour les arts. Il aurait même publié un recueil de poésie dans son pays l’an dernier.
- Effectivement : un fouteux poète, ce n’est pas banal… Et avez-vous déjà une idée sur les circonstances de son décès ?
- Nous aurons les résultats de l’autopsie au mieux demain après-midi, mais d’après les premières constatations, il aurait été battu à mort. Une équipe tourne depuis ce matin dans le quartier pour recueillir d’éventuels témoignages. Un mec ne se fait pas massacrer en pleine rue en silence ! J’ai également envoyé en éclaireur Baril et Estèbe sur la Butte. Vous les appelez dès que vous sortez d’ici pour aller visiter l’appartement d’Almana. Tenez, il avait ces clés sur lui. Faites le maximum tant que les vautours de la télévision n’ont rien reniflé. Quand ils seront lâchés, tout sera plus compliqué. Je vais vous adjoindre Mouchonnier, il les connaît bien, il se chargera des points presse. J’ai bien peur que nous ayons droit à un tsunami médiatique…
- Ne craignez-vous pas que je m’y noie, commissaire ? demande d’une voix sourde Serge. On ne peut pas dire que j’ai fait preuve de solidité ces derniers temps.
- Au contraire, au contraire… toussote le commissaire Germond. Je ne pense pas que le strass et les flashs vous tournent la tête. C’est déjà fait, si je puis me permettre… Et en cas d’éventuelles pressions, je fais confiance à votre côté ours pour en refroidir plus d’un…
- Tous ces compliments m’honorent… J’espère en être digne…
- Je n’en doute pas une seule seconde, mon petit Serge.

Serge Bertoux retrouve ses jeunes collègues, Henri Estèbe et Marcel Baril, place du Tertre. Sous le crachin qui n’en finit pas de mouiller la ville aucun peintre n’a sorti son chevalet. Seul quelques touristes asiatiques prennent des photos sous leurs parapluies.
Estèbe et Baril forment une paire dynamique de flics modernes. Le lieutenant Estèbe, grand brun aux cheveux ras habillé sport, a toujours vissé dans l’oreille droite l’écouteur de son téléphone mobile. Serge se demande s’il l’enlève pour dormir, lui qui n’allume qu’en cas de nécessité absolue son modèle obsolète perdu au fond d’une poche de sa parka élimée. Le lieutenant Baril, plus petit que son acolyte, la mèche blonde rebelle et l’habit élégant, ne lâche qu’en de rares occasions son ordinateur portable équipé d’une connexion internet satellite. Attribut qui laisse bien indifférent Serge resté au stade du Minitel
Les trois hommes ne s’attardent pas sur le trottoir détrempé et pénètrent dans l’antre de feu Juan Almana au sous-sol d’un immeuble bourgeois. Un grand escalier en béton les mène dans un vaste atelier d’artiste aménagé luxueusement. Quelques cloisons séparent chambres, salle de bain, cuisine et salon mais aucune porte ne ferme ces pièces.
Aux murs de plus de quatre mètres de haut sont accrochées de nombreuses toiles de tout style. Quelques sculptures de factures contemporaines trônent ça et là. Le mobilier respire l’argent et le bon goût. Une énorme bibliothèque couvre un mur de l’immense living. Serge caresse les reliures en déchiffrant quelques titres ; la plupart sont espagnols. Seule sur un rayon consacré aux poètes une centaine d’ouvrage sont en langue française. Dans l’une des deux chambres une petite vitrine où sont exposés plusieurs trophées rappelle aux visiteurs la profession de la victime.
Après avoir fait le tour du propriétaire Serge s’écroule dans le canapé en cuir noir en soupirant :
- Il n’y a rien qui vous choque les gars ? interroge-t-il ses subalternes qui scrutent les murs et le parquet à la recherche d’un détail qui leur aurait échappé.
- Non, euh non mon commandant, hésitent-ils à l’unisson.
- C’est propre, inspire Serge. C’est beaucoup trop propre ! Almana a fait le ménage à fond avant d’aller se faire tabasser à mort. Appelez la scientifique qu’ils passent tout au peigne fin.
Sans perdre une seconde, le lieutenant Estèbe recherche le numéro dans le répertoire de son téléphone. Serge se lève pour retourner dans la cuisine. Accompagné du lieutenant Baril, il ouvre l’énorme frigo chromé où seules deux bouteilles de champagne attendent sagement qu’on les honore.
- Il devait vivre seul et prendre tous ses repas à l’extérieur, il n’y a rien à bouffer là-dedans…
- Je vous confirme que monsieur Almana était célibataire, tapote le clavier de son ordinateur Marcel Baril. Il est arrivé en France voici deux ans : un transfert de Boca Junior au PSG pour dix millions d’euros, lit-il sur son écran. Nous avons fait la tournée des bistrots de la place avant votre arrivée, il mangeait très souvent au Chat Botté, juste en face. Le patron l’aimait bien. Il ne lui connaît pas de petite amie attitrée même s’il lui arrivait de partager son petit déjeuner avec des jeunes filles, apparemment jamais la même. Le bonhomme est l’un des derniers supporters du club mais ne parlait que rarement ballon avec Almana, à son grand regret. L’argentin préférait discuter cinéma, théâtre ou littérature… Ce ne doit pas être très courant pour un joueur de foot !
- Je ne sais pas, nous verrons… ouvre le lave-vaisselle Serge qui compte un à un les verres propres. Il a fait le ménage et mis la machine en route avant de partir… Regarde, il n’est pas éteint. Neuf coupes de champagne étincelantes sans la moindre empreinte… Il faudra voir s’il employait quelqu’un pour s’occuper de son intérieur…
- Le labo arrive, l’interrompt le lieutenant Estèbe.
- Parfait ! Appelle maintenant le commissaire. Qu’il joigne directement le légiste pour voir si Almana avait du champagne dans l’estomac. Dès que la scientifique arrive, vous irez rendre visite aux habitants de l’immeuble. Outre les questions de routine, voyez si la victime recevait hier soir. Essayez également de savoir s’il employait une femme de ménage… Ensuite vous rentrez taper votre rapport, je vous retrouverai au commissariat dans l’après-midi.
Sans un mot de plus ni un regard, Serge remonte à la surface d’un pas incertain. Les bouteilles de champagne lui ont donné un irrépressible besoin de boire le contraignant à abandonner ses collègues. Ses mains et ses jambes tremblent quand il pousse la porte d’un bistrot sis sur le flan ouest de la butte Montmartre. Il y commande une bière qu’il avale d’un trait.
- J’ai l’âme buveuse, sourit-il en lui-même avant de recommander un verre.

En milieu d’après-midi, Serge Bertoux ôte sa parka trempée dans le hall du commissariat de la Goutte d’or. Encore sur le rythme de ses vacances forcées, il a pris le temps de se restaurer dans un petit bar à vin, le Nabuchodonosor, où le patron sert sans retenue les rillettes de sa fabrication arrosées de petits vins qu’il part dénicher au quatre coins des vignobles français.
Sur le bureau de Serge, une pile de dossiers et de notes l’attend. Il y fait rapidement le tri puis décroche son téléphone pour convoquer les lieutenants Estèbe et Baril. Seul Henri Estèbe se présente devant son supérieur, Baril parachevant la rédaction des différents rapports concernant les investigations matinales.
- Alors, cette enquête de voisinage a-t-elle donné quelque chose ? l’invite à s’asseoir le commandant Bertoux.
- Des peccadilles, patron… mâchonne un chewing-gum Estèbe. Personne n’a rien vu, ni rien entendu. Le footballeur avait effectué d’importants travaux d’isolation. Il tenait à rester discret…En plus la moyenne d’âge des voisins d’Almana dépasse largement les soixante-dix ans. A partir de dix-neuf heures ils sont cloîtrés chez eux devant TF1 !
- Tout de même, il y a toujours un petit vieux derrière sa croisée qui observe les allers et venues, pense tout haut Serge. Quand vous aurez cinq minutes, vous remonterez faire le tour des appartements qui font face à l’entrée d’Almana. Et employait-il une femme de ménage ?
- Apparemment non ! Madame Letellier qui habite au second lui avait proposé les services de sa belle fille quand il a emménagé mais il a poliment refusé préférant s’occuper lui-même de ses affaires. La vieille l’a mauvaise, elle nous a suggéré à mots à peine couverts son homosexualité.
- Ce que semble infirmer les déclarations du patron du Chat Botté, m’as-tu dit ce matin.
- Tout à fait, patron. Nous avons quelque chose de bien plus intéressant que les persiflages de cette vieille rombière. En attendant le labo dans l’appartement d’Almana, Marcel a pianoté sur l’ordinateur de la victime. Il ne peut pas s’en passer, c’est maladif, raille Henri Estèbe.
- Et alors ? fronce les sourcils son supérieur.
- En fouillant la corbeille de sa boite mail, il a découvert un message daté d’hier en fin d’après-midi. Il l’a retranscrit en ses termes exacts dans son rapport, mais en gros un certain Paolo déclinait son invitation pour la soirée.
- Preuve qu’il y avait bien réception chez Almana hier soir ! s’exclame Serge.
- Certainement et nous avons retrouvé l’auteur de ce message grâce à son adresse électronique. Il s’agit, tenez vous bien, de Paolo Alberto, l’avant-centre portugais du PSG acheté à prix d’or l’été dernier.
- Très bien, nous interrogerons cette vedette. Bon boulot, les gars ! se lève Serge. Vous retournez à la pêche aux témoins avant que la télévision ne parle de l’affaire. Après, comme par miracle, tout le monde aura tout vu et tout entendu ! Moi je vais faire le point avec le commissaire et mettre en place notre plan d’action. A plus tard, Henri…

- Un café, mon petit Serge ?
- Oui, sans sucre… Merci !
- J’ai appelé la direction du Paris Saint-Germain. Ils sont évidemment réticents à l’intrusion de policiers au milieu de leurs stars. Ils sont épiés vingt-quatre heures sur vingt-quatre par les médias qui sauteront sur l’occasion pour publier tout et n’importe quoi. J’ai prévu d’adresser un communiqué à l’Agence France Presse juste après vingt heures, une fois les journaux télévisés commencés. Le PSG fera sa comm. ensuite. D’ici là, mon petit Serge, vous allez rencontrer les entraîneurs et l’ensemble des joueurs au Camp des Loges, leur centre d’entraînement de Saint-Germain en Laye. Explicitez-leur votre marche à suivre. Je vous demande de les ménager quelque peu mais vous restez maître à bord. L’enquête primera sur leur petit confort. Nous avons fixé le rendez-vous à dix-huit heures, consulte sa montre le commissaire. Avec les bouchons, je pense que vous pouvez vous mettre en route.
- A vos ordres Bernard ! Je prends une voiture banalisée avec chauffeur. Entre boire et conduire, j’ai choisi depuis longtemps, ricane Serge.
- A votre gré, mon petit Serge. Je ne pense pas qu’ils vous servent l’apéro là-bas, ou alors des boissons vitaminées.
- Ça me donnera des forces pour traquer le tueur !
- En tout cas, ne foncez pas tête baissée. Vous allez évoluer sur une poudrière médiatique et financière. Vous savez les sommes affolantes engagées dans le football !
- J’en suis conscient Bernard. Mais si l’une de ces vedettes a fait une connerie, je ne me gênerai pas pour l’alpaguer ! Je ne me laisserai pas impressionner.
- Ce n’est pas pour rien que je vous ai sorti de vos bistros. Cependant, je dois être franc : en cas de gros pépin, c’est vous qui sautez…
- Je n’en attendais pas moins de ma hiérarchie, commissaire ! éclate de rire Serge. Au moins, comme dit la chanson : il va y avoir du sport ! Allez ! se lève-t-il. Je vais enfin voir à quoi ressemble un vestiaire de pros.

Serge Bertoux n’aura pas cette fois-ci l’occasion de découvrir l’ambiance d’un vestiaire de footballeurs professionnels. Lui et le jeune policier qui fait office de chauffeur sont reçus dans une vaste salle de conférence où joueurs et techniciens les attendent tous vêtus du sobre costume officiel du club.
Gilbert Léquerre, l’entraîneur, leur présente un à un les membres de son équipe, bataillon affable de jeunes hommes riches et célèbres. Après plusieurs secondes de réflexion, le commandant Bertoux fait taire quelques chuchotis d’un raclement de gorge autoritaire puis prend la parole :
- Messieurs, je ne vous retiendrai pas longtemps aujourd’hui. Demain matin à partir de dix heures, mes collègues viendront prendre les dépositions de chacun. Vous devez vous douter que la mort de votre coéquipier va déchaîner les passions et la presse ne va pas vous lâcher. C’est pourquoi j’ai décidé de travailler autant que possible ici même, à l’abri des micros et caméras indiscrets. Jusqu’à nouvel ordre tous vos entraînements se dérouleront à huis clos et je vous conseille d’en dire le moins possible aux journalistes qui vont essayer d’exploiter le moindre mot. Si vous avez quelque chose à dire, c’est à moi ou à mes collègues que vous devez vous adresser, hausse le ton Serge. Je vous mets en garde dès maintenant et ne le répèterai pas : si l’un de vous divulgue quelqu’indice que ce soit à la presse, je le fais coffrer sur le champ ! Star ou pas star ! J’espère m’être bien fait comprendre, insiste-t-il. Donc, demain à dix heures pétantes, je veux l’effectif au complet. Aucune absence, même justifiée, ne sera tolérée. Je vais maintenant recevoir en privé monsieur l’entraîneur ainsi que monsieur Alberto. Avant de partir, mon collègue va vous donner mon numéro de portable. Chacun l’enregistre dans son répertoire. Vous pouvez m’appeler à n’importe quelle heure, de jour comme de nuit. Messieurs, bonne soirée ! conclut-il en se frottant les mains.

Gilbert Léquerre, Paolo Alberto et le commandant Bertoux se sont installés dans le bureau de l’entraîneur autour d’une grande table recouverte de chemises cartonnées, journaux et magazines au milieu desquels surnage un ordinateur portable. Aux murs, sur plusieurs étagères, s’empilent livres et dvd consacrés au football.
- Rien ne laisse entrevoir chez Gilbert Léquerre une vie hors du ballon rond. Au moins, Juan Almana, lui… pense Serge qui écoute à peine les récriminations de l’entraîneur.
- Vous comprenez que toute cette agitation au sein même du club perturbe la préparation de notre prochain match qui est capital !
- Le corps de Juan Almana vient d’être retrouvé au milieu des poubelles et vous vous ne pensez qu’à votre match ! l’interrompt brutalement Serge. Je vous conseille de demander le report de cette rencontre et pourquoi pas de la suivante, monsieur Léquerre ! Il y a bien quelqu’un à la fédération qui possède encore une once d’humanité... Et vous ? Monsieur Alberto, se retourne Serge vers l’avant-centre qui fixe ses chaussures. Vous avez envie de le disputer ce match si important ?
- Je ne sais pas… J’aimais beaucoup Juan… C’était un frère… chuchote le joueur dans un français impeccable.
- Vous passiez beaucoup de temps ensemble ?
- Nous rigolions tous les jours à l’entraînement et pendant les déplacements nous faisions chambre commune, commence à sangloter Paolo Alberto.
Serge laisse un instant le joueur à sa peine pour revenir à l’entraîneur :
- Quel genre d’homme était monsieur Almana ? Etait-il facile à diriger ?
- C’était un joueur doué, un peu lymphatique. Il fallait le secouer de temps en temps mais je n’ai pas grand-chose à lui reprocher. C’était un gars droit !
- Lui arrivait-il d’aborder d’autres sujets que le football ? L’entendiez-vous parler de théâtre ou de peinture par exemple…
- Cela ne m’intéresse pas ! grogne Gilbert Léquerre.
- Oui, je vois… Et vous monsieur Alberto ?
- De temps en temps, renifle-t-il. Nous parlions de cinéma…
- Vous lui avez envoyé un mail hier, déclinant son invitation… Il avait organisé une fête ?
- Oui, mais… je n’avais pas envie d’y aller… J’étais fatigué…
- Paolo revient de blessure. Il effectue un gros travail physique en ce moment, très éprouvant, le soutient son entraîneur.
- Et vous, monsieur Léquerre, y étiez-vous convié?
- Moi ! Mais non ! s’offusque-t-il. Je tiens à garder une certaine distance avec mes joueurs et évite toute familiarité qui pourrait biaiser nos rapports professionnels.
- Oui, bien sûr… réfléchit Serge. L’un de vous sait-il si d’autres joueurs étaient invités et si certains y sont allés ?
- Je n’en ai aucune idée ! répond sèchement Gilbert Léquerre.
- Juan invitait toujours tout le monde, mais… hésite encore Paolo Alberto. Mais, personne n’y allait…
- Il avait donc l’habitude d’organiser des soirées à son domicile, demande Serge.
- Oui, mais pas comme nous les aimons nous les joueurs…
- Qu’est-ce qu’une soirée de footballeurs ?
- Nous allons plutôt en boîte pour la musique et les filles… Et chez nous, ce sont films ou jeux vidéo…Alors que Juan invite toujours des artistes qui n’aiment pas trop le sport. Hier soir, il voulait nous lire ses derniers poèmes, les premiers écrits en français…
- Ha ! La poésie n’a pas du attirer grand monde !
- Non, je ne pense pas que des joueurs y soient allés… marmonne Paolo Alberto.
- Bon ! Nous verrons demain si à tout hasard l’un d’eux s’est risqué à l’enfer poétique, se lève Serge. N’oubliez pas de m’appeler si un détail vous revenait.

Des mois que Serge ne s’est pas senti aussi en forme au lever. Il a passé la soirée à organiser l’interrogatoire des joueurs du PSG qui sera pris en charge par le commissariat de Saint-Germain en Laye. De coups de fils en lectures de rapports, il n’a pas eu le temps de se laisser envahir par ses vieux démons. Il ne s’est même pas soûlé lui semble-t-il. Même la pluie a signé une trêve avec Paris sifflote-t-il en cheminant vers la Goutte d’or. Il joue avec son téléphone au fond de sa poche qu’il a exceptionnellement laissé allumé toute la nuit, mais aucun coéquipier d’Almana n’a composé son numéro.
- Peut-être que les interrogatoires leur secoueront le cervelet, pense-t-il en s’arrêtant devant un kiosque à journaux. L’annonce de la mort du joueur argentin s’étale sur toutes les unes. Serge ne sait lequel acheter, les gros titres sont plus accrocheurs les uns que les autres. Finalement, il abandonne son idée persuadé que ses collègues lui résumeront ces on-dit.
Dans le hall du commissariat le capitaine Mouchonnier refoule deux journalistes qui insistent pour rencontrer l’officier chargé de l’enquête. Serge s’éclipse dans son bureau où les lieutenants Estèbe et Baril viennent le rejoindre pour lui offrir un café. Il les envoie de nouveau dans le quartier où vivait la victime à la recherche de témoins. Il leur recommande de faire la tournée des galeries et ateliers pour retrouver les artistes que fréquentait Juan Almana. Peut-être y croiseraient-ils certains invités de la fameuse soirée poésie.
A peine ont-ils refermé la porte que le commissaire Germond le convie par téléphone dans son bureau, le rapport d’autopsie venant d’arriver.
- Asseyez-vous mon petit Serge… Tenez, j’ai fait accélérer les choses… Le docteur Benaïm sait être efficace : il a passé une partie de la nuit à rédiger son contre rendu pour que nous l’ayons dès ce matin.
- C’est parfait, ouvre Serge le dossier cartonné blanc.
- Allez directement page vingt-sept, aux conclusions, pour voir que Juan Almana est bien décédé des suites d’une hémorragie cérébrale provoquée par de nombreux coups portés à la tête. Il est mort vers une heure du matin mais son agonie a pu durer deux heures. Le toubib a relevé trois fractures crâniennes, une vertèbre cervicale brisée nette et plusieurs côtes cassées. La victime s’est faite massacrer apparemment sans arme, juste à coups de poings et de pieds.
- Il est tombé sur des fous furieux… feuillette le dossier Serge. Et le champagne ?
- Almana avait un taux d’alcoolémie proche du gramme mais son estomac était vide. Il a vomi pendant le passage à tabac, de nombreuses traces sur son visage et ses vêtements l’attestent. Difficile de dire s’il s’agit de champagne ou d’autre chose…
- Pas de drogue ?
- Non, que de l’alcool… Enfin nous avons une certitude et non des moindres, lui tend un second dossier le commissaire. Almana n’a pas été tué où nous l’avons trouvé. Voici le rapport du labo concernant les prélèvements effectués marché Dejean : il n’y a pas une seule trace de vomissures et impossible de mettre la main sur les quatre dents qu’il a perdu dans la bataille. J’ajoute que personne dans le voisinage n’a entendu de hurlements cette nuit là.
- Intéressant ! ouvre ce second dossier Serge. Nous pouvons donc conclure que Juan Almana a été victime de plusieurs agresseurs aux vues du nombre de coups reçus et du transport du corps.
- Ses assassins l’ont balancé dans ce quartier interlope pour brouiller les pistes, poursuit le commissaire. Il nous reste à découvrir le lieu du crime pour avancer…
- Je l’ai ! En tout cas, une intuition…
- Déjà ! Vous me surprendrez toujours mon petit Serge…
- Quand aurons-nous le rapport d’expertise concernant son appartement ?
- J’espère dans la journée. Je vais les appeler pour qu’ils se bougent… Vous pensez qu’il s’est fait descendre chez lui ?
- En tout cas le ménage a été fait méticuleusement, comme pour laver du sang ou du vomi…Bon, je vais lire tout ça à tête reposée, se lève Serge. J’irai manger un bout ce midi au Chat Botté ; Almana y avait ses habitudes.
- Quant à moi, je suis convoqué par le procureur à un déjeuner de travail… Je m’attends au pire… Il parait que les actionnaires du PSG se sont manifestés. Faites votre boulot mon petit Serge, je ferai paravent !

Assis au fond de la salle du bar-restaurant Le Chat Botté, Serge se délecte d’une entrecôte saignante très tendre, de frites croustillantes et d’un côte du Rhône charnu. Il ne s’est pas encore fait connaître du patron préférant observer la clientèle incognito.
A cette heure déjeunent nombre de commerçants du quartier qui prennent leur pause et de touristes sur les traces d’Amélie Poulain. Un portraitiste passe de table en table pour offrir ses services. Après avoir croqué sa dernière frite, Serge lève la main pour le faire venir à lui. L’homme, râblé, une barbe de trois jours éclairée d’un grand sourire s’approche confiant. Son sourire s’efface devant la carte tricolore que Serge a posée sur la table.
- Je, euh, je ne faisais rien de mal, balbutie-t-il.
- Je n’en doute pas un instant, le rassure Serge. Asseyez-vous, sil vous plaît. Voulez-vous un verre de vin ? Il n’est pas mauvais !
- Euh, oui… pourquoi pas, merci…
Serge remplit son verre à eau qui pour une fois servira et le tend au peintre qui le saisi d’une main tremblante.
- Connaissiez-vous Juan Almana, le footballeur qui habitait en face ?
- Euh, oui, un peu… trempe ses lèvres dans le vin l’homme toujours hésitant.
- Un peu comment ?
- Je le croisais de temps en temps… Euh… J’avais fait son portrait l’an dernier… Il me l’avait acheté un bon prix…
- Vous invitait-il aux fêtes qu’il organisait dans son appartement ?
- Euh, non… Nous n’étions pas si proches. Il fréquentait les vrais artistes, les créateurs. Les portraits et les aquarelles, c’est pour les touristes !
- Bon ! Pourriez-vous me dire où je peux rencontrer l’un de ces créateurs ?
- Monsieur Almana était toujours avec Daniel, un jeune… Euh, Daniel Compan, il crèche rue Lepic, au 13. Quand il ne travaille pas, il traine chez Régine, le bistrot un peu plus bas. Mais, euh, allez-y mollo, il n’aime pas trop les flics…
- Parce que vous connaissez quelqu’un qui aime les flics ?!
- Euh, non… C’est vrai… Vous, peut-être…
- Même pas ! Ma femme est partie avec un artiste-peintre, et bien je préfère encore leur compagnie ! Allez comprendre…
Serge laisse le portraitiste retourner à son commerce après avoir relevé son identité. L’évocation de Christine a ravivé la douleur qu’il essaie d’éteindre au comptoir à petits verres de calva.
- Si j’ai bien compris vous êtes de la police, lui demande sans ambages le patron.
- On ne peut rien vous cacher ! J’enquête sur la mort de Juan Almana, votre voisin.
- J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de monsieur Almana à vos collègues hier. Par contre avec toutes ces émotions j’avais complètement oublié la réflexion que m’avait faite le vieux Bartolomé à l’ouverture.
- Qui est ce monsieur ?
- Un vieil insomniaque qui loge au-dessus. Il descend tous les matins à six heures boire son petit blanc dès qu’il m’entend monter le rideau. Il m’a affirmé avoir vu monsieur Almana sortir un grand tableau en pleine nuit !
- Vous dites ?! Serge avale son verre d’un trait. Je vous paie et je vais le voir sur le champ !
- Attendez, je vous accompagne. Le vieux est rétif, il n’ouvre à personne. Vos collègues ont fait le tour des appartements mais comme à son habitude il a fait le sourd.
Le patron du Chat Botté frappe d’un poing décidé à la porte du dénommé Bartolomé qui après de longues secondes se décide à répondre :
- Qu’est-ce que c’est ? grogne-t-il sans ouvrir.
- C’est moi, Georges ! Je suis avec un monsieur de la police qui voudrait te poser une question.
- J’parle pas aux cognes !
- Mais ouvre-nous ! Il enquête sur le meurtre du footballeur. Tu l’aimais bien monsieur Almana !
- Oui, il était gentil mais j’parle pas aux cognes !
- Monsieur Bartolomé, n’ouvrez pas si vous n’en avez pas envie mais racontez-moi ce que vous avez vu la nuit de la mort de monsieur Almana, s’impatiente Serge qui entend le vieux s’éloigner puis revenir en pestant.
- J’arrivais pas à dormir ! J’avais des bouffées de chaleur ! J’ai ouvert la fenêtre et là j’ai vu mon footballeur sortir un grand tableau dans un linge blanc ; voilà, c’est dit !
- Il était seul ?
- Non, ils étaient trois, peut-être quatre ! C’était un gros truc lourd qu’ils ont rentré dans une énorme voiture noire !
- Et avez-vous une idée de l’heure à laquelle vous les avez vus ?
- Pour sûr ! Deux heures, ou un peu plus. Mon coucou venait de chanter deux fois ! Allez, maintenant ça suffit ! Bonsoir ! s’éloigne-t-il en traînant les pieds.
Serge reste un instant l’oreille collée à la porte dans l’espoir qu’il revienne mais en vain. Il se retourne vers le patron du Chat Botté pour lui demander :
- Il a une bonne vue monsieur Bartolomé ?
- Comme un vieux de quatre-vingt ans qui n’a pas changé ses lunettes depuis deux décennies !
- En plus il pleuvait cette nuit-là, pense tout haut Serge. Avez-vous déjà vu monsieur Almana transporter des œuvres d’art ?
- Oh bien sûr ! Ce n’était pas rare. Je crois qu’il en achetait assez souvent et il aimait exposer des pièces de ses amis lors de ses soirées.  Mais vous croyez qu’il a été tué pour un tableau ?
- Pourquoi pas ! Quand il y a de l’argent, il y a bien souvent du sang !

 Serge abandonne le patron à ses questions pour rejoindre un autre bistrot, celui de la mère Régine, rue Lepic. Il pensait y glaner quelques informations sur Daniel Compan avant de pénétrer dans l’antre de l’artiste. Mais le jeune homme, barbe et cheveux en bataille, est accroché au comptoir depuis visiblement de nombreuses heures. Il grommelle des insultes à la vie, à la mort et à l’art sous le regard maternel de la maîtresse des lieux. Il ne peut supporter la disparition de son ami Juan Almana. Serge avale deux ballons de rouge en silence avant de se risquer à l’aborder. Il en a tant à lui dire. Quand il offre un premier verre au jeune peintre, il s’abstient de se présenter. Il n’est pas flic à cet instant, pense-t-il. Il est frère de dérive. Il partage son radeau avec ce naufragé de comptoir. Lui aussi a perdu des amis dans d’autres batailles, lui aussi a laissé partir l’amour pour d’autres combats.
L’après-midi est bien entamée quand son téléphone oublié au fond de sa poche le ramène à la réalité de l’enquête. Il sort sur le trottoir pour entendre par le commissaire Germond les conclusions des expertises effectuées chez Almana : parquets et meubles ont été passés à l’eau de javel mais de minuscules taches de sang étaient incrustées dans le béton des escaliers ; sang du même groupe que celui de la victime. Serge très alcoolisé ne se souvient plus de la fin de la conversation si ce n’est un rendez-vous le lendemain matin à la première heure dans le bureau de Germond. Quand il retourne auprès de Compan, il a néanmoins revêtu sa fonction de policier :
- Tu étais chez Juan avant-hier soir pour sa lecture ?
- Non, enfin oui… Je suis passé… Sers-moi un verre Régine s’il te plaît… Il était tout content parce que pour une fois des joueurs de son équipe allaient venir écouter ses textes. Ils s’étaient toujours défilés jusque-là…
- Ah, football et poésie font rarement bon ménage !
- Enfin, moi ça m’a gonflé ! Il n’avait invité personne d’autre, même pas une copine. Je n’avais pas envie de passer la soirée avec ces bœufs. J’ai bu un verre et je suis parti juste avant qu’ils arrivent. J’en ai même croisé un qui garait son gros 4X4 sur le trottoir.
- Quelle couleur le 4X4 ?
- Noir ! Et le gars au volant tout blond, presque roux !
- Tu le reconnaitrais ? s’excite Serge.
- Oui, je pense… Je l’avais déjà vu, il y a souvent sa photo dans les journaux gratuits. Mais pourquoi me poses-tu toutes ces questions ? T’es flic ou quoi ?
- Oui ! J’enquête sur la mort de ton pote ! Je veux retrouver les pourris qui ont fait ça ! Un journal… un journal ! s’exclame Serge. Attends-moi ici, Régine resservez-nous s’il vous plait, j’arrive !
Serge court au kiosque le plus proche pour y acheter un magazine consacré à l’équipe du Paris Saint-Germain et revient aussi rapidement au bar où Daniel Compan titube le nez dans son verre.
- Regarde, regarde ! le sort de sa torpeur Serge en lui agitant sous les yeux une photographie de l’équipe de la capitale au complet. Le blond qui conduisait ce 4X4 est-il sur cette photo ?
- Qui ça ? Mais t’es flic ou quoi ? délire le peintre au bord de la rupture.
- Oui, je te l’ai déjà dit ! Alors le reconnais-tu ?
- Ha bah oui, c’est lui ! désigne-t-il le visage de Jean-Michel Bourdin, rugueux défenseur central et capitaine du PSG. Et attends, je sais que tu es flic, mais maintenant je me souviens qu’il y avait celui-ci à côté de lui.
- Jean Touré, défenseur droit, encercle les deux visages Serge avec son doigt trempé de vin ; la dernière goutte donnée à l’enquête pour cette journée. Alors que Compan somnole sur une chaise, il boit encore quelques verres avant de rentrer tel un automate s’écrouler dans son appartement désolé.

Les coudes sur son bureau, le commandant Serge Bertoux a le visage enfoui dans ses mains. Une heure qu’il essaie de lire les procès verbaux des interrogatoires des vingt-huit joueurs du Paris Saint-Germain. Dans un premier temps il a mis de côté le staff technique puisque aux dires de Gilbert Léquerre joueurs et entraîneurs ne mêlent pas leurs vies privées. Serge se frotte les yeux. Il a beaucoup de mal à ne pas s’assoupir sur ces feuillets plus rébarbatifs les uns que les autres. Il repense à sa brève entrevue avec le commissaire à son arrivée pendant laquelle il n’a pas été capable d’aligner trois mots intelligibles.
- Mes neurones sont dans le désordre, constate-t-il. Les mélanges d’alcools y sont certainement pour quelque chose, mais pourquoi ai-je avalé ces satanés cachets !? Comme si j’avais eu besoin de cette chimie de malheur pour m’endormir avec ce que j’avais picolé! peste-t-il encore. Il faut que j’aie un entretien sérieux avec mon psychiatre à la prochaine consultation, enfin si j’y vais...
 Une chape de plomb étouffe sous son crâne toute idée, tout souvenir. La voix du commissaire Germond résonne encore au milieu de ce capharnaüm :
- Sachez mon petit Serge que la ligue de football professionnel a décidé de reporter le prochain match du PSG officiellement pour nous laisser travailler en paix. Mais, en parallèle, les principaux partenaires du club font pression au plus haut niveau de l’état pour que soit rapidement bouclée cette affaire et avec le moins de dégâts possibles pour l’une des équipes phare du championnat... Vous ne m’avez pas l’air bien ce matin, allez donc boire un café ! Si ces gens très influents voyaient la tête de l’officier responsable de cette enquête qui les inquiète tant, ils s’étrangleraient !
Cette évocation allume un petit sourire sur son visage mal rasé. Il prend une nouvelle fiche sur la pile, celle de Jean-Michel Bourdin, le capitaine de l’équipe. Ce nom éveille ses sens, s’ébauche un souvenir. Le joueur affirme s’être rendu chez Almana le soir du meurtre. Il serait arrivé vers vingt heures et reparti moins de trois heures plus tard avec l’un de ses coéquipiers, Jean Touré. Là, Serge a un coup au cœur. Qu’est-ce que le patron du Chat Botté a bien pu lui dire ? A moins que ce soit le peintre, Compan ? Il cherche fébrilement l’interrogatoire de Touré qui confirme les dires de Bourdin précisant qu’ils sont venus et repartis dans le 4X4 de son capitaine. Serge fouille les larges poches de sa parka. Il y trouve son portable, un bout de papier avec les noms et adresses du portraitiste et plié en quatre un fin magazine consacré au PSG. En page six, sur la photographie de l’équipe, les visages de Touré et Bourdin sont auréolés de lie de vin. Une vanne s’ouvre au fond de sa cervelle et libère son flot d’informations :
- Le vieux Bartolomé a vu le 4X4 beaucoup plus tard ! gronde-t-il en composant le numéro du lieutenant Estèbe. Allo ! Henri ? Où êtes-vous ? Déjà sur la Butte, et bien restez-y ! Vous appelez Saint-Germain pour qu’ils vous envoient une photo du 4X4 de Jean-Michel Bourdin, le capitaine du PSG. Oui ! Je pense que c’est possible avec l’ordinateur de Baril… Ah, même par téléphone ! Je ne savais pas… Dès que vous l’avez, vous faites le tour du quartier pour savoir qui a vu cette foutue voiture le soir du meurtre garée sur le trottoir d’Almana et à quelle heure ! Rappelez-moi dès que vous avez quelque chose de solide ! Ciao !
Comme par miracle toutes les cellules nerveuses de Serge se sont mises en branle. Il reprend la pile d’interrogatoires pour ne garder que les fiches des joueurs s’étant rendus à la soirée d’Almana : ils étaient sept. Il y avait neuf verres dans le lave-vaisselle : les sept de ses collègues, celui de Compan qui m’a dit avoir bu un coup avant de partir et le sien, le compte est bon ! Serge constate qu’aucun de ses invités ne déclare avoir apprécié sa poésie, en fait ils en parlent à peine. Ils n’ont peut-être rien compris, soupire Serge. Trois qui étaient venus ensemble sont repartis vers vingt et une heures trente dîner dans un restaurant. Leur hôte n’avait prévu que du champagne et des petits fours. Les quatre derniers, venus à trois voitures, disent êtes rentrés directement chez eux environ une heure plus tard.
Serge passe toute la matinée à relire ces fiches pour être sûr qu’aucun détail ne lui échappe. Les joueurs invités sont formels : il n’y avait qu’eux. Quand les quatre derniers sont partis, Almana était seul et en bonne santé, peut-être légèrement ivre mais sans plus. Alors à qui appartient cette grosse voiture noire que le vieux Bartolomé a aperçu après deux heures ? Avec qui Juan Almana y chargeait-il un tableau de grande taille ? Et comment pouvait-il charger la voiture puisqu’il était mort depuis une heure ! Toutes ces questions et bien d’autres s’emmêlent en un écheveau inextricable dans la cervelle de Serge Bertoux qui marche d’un pas décidé vers le Bar des Sports pour s’y refaire une santé.
Il termine avec un petit pincement au cœur une excellente blanquette de veau quand son téléphone rugit au fond de sa poche :
- Qu’est-ce que c’est ? grogne-t-il. Ha, Henri ! Alors ?
- Patron nous avons un témoin qui promenait son chien le soir du meurtre. Il le sort toujours à minuit. Le 4X4 de Bourdin était sur le trottoir. Il en est certain : ça l’a énervé, il a fait pisser son chien dessus ! Nous avons aussi un couple qui n’est plus très sûr de l’heure mais il était tard nous affirme-t-il.
- Ils ne se trompent pas de voiture ? C’était peut-être un modèle semblable…
- Non, c’est pratiquement impossible ! Ce modèle est très rare. Marcel a vérifié sur ses fichiers, seuls cinq de ces 4X4 sont immatriculés en France et un seul en région parisienne !
- Celui de Bourdin ! Chapeau les gars ! Bon prenez les dépositions, ainsi que celle de monsieur Bartolomé qui loge au-dessus du Chat Botté. Allez-y avec le patron, c’est un grincheux !
Serge sent monter en lui une sourde fureur qu’il tente d’apaiser d’un grand verre de vin. Il se ressert avant d’appeler ses collègues de Saint-Germain en Laye pour qu’ils convoquent les joueurs de PSG à seize heures au Camp des loges et qu’une voiture l’attende à partir de quinze heures à la gare RER. Son pichet de vin achevé, il paie sa note au comptoir non sans descendre trois calvas et ceux offerts par le patron.

Comme le lui a conseillé le commissaire Germond, Serge veut résoudre cette affaire au plus vite alors il décide de ne pas prendre de gants. Il ne va pas interroger les suspects un à un pendant des heures. Il ne va pas attaquer frontalement Jean-Michel Bourdin qui comme sur le terrain doit être un roc. Si ce petit groupe de quatre à sept joueurs a quelque chose à cacher, il fera corps même en garde à vue. Ces sportifs de haut niveau entraînés tant physiquement que mentalement sont capables de résister trop longtemps au goût de Serge. Par contre lui, qui connaît bien la dynamique des liquides, pense que ce noyau dur peut se dissoudre dans le groupe élargi, l’équipe. C’est pourquoi, dans la même salle de conférence que l’avant-veille, devant le même auditoire vêtu du même uniforme, il attaque bille en tête, l’halène chargée d’alcool :
- Messieurs, il ressort des interrogatoires menés hier que certains d’entre vous se sont rendus au domicile de Juan Almana à son invitation le soir de sa mort. Il n’y a absolument rien de répréhensible à cela, rassurez-vous. Mais ces sept personnes affirment avoir quitté l’appartement de la victime au plus tard à vingt-trois heures, or j’ai la preuve que quelques-uns mentent, peut-être même tous… Ces quelques-uns, ou ces tous, étaient encore sur les lieux à minuit passé, peut-être deux heures. J’ai des témoins ! Alors pourquoi ce vilain mensonge ? Que s’est-il passé entre 23 heures et deux heures du matin ? Une bagarre ? Un vol de tableau ? L’avez-vous accompagné marché Dejean chercher à boire ou autre chose ? J’aimerais savoir !
- Nous, nous mangions sur les Champs, au Ping-pong ! C’est facile à vérifier ! s’approche un colosse suivi d’un second.
- Nous recouperons tous les témoignages, ne vous inquiétez pas ! les apaise Serge. Mon message est simple : mon portable est allumé, l’exhibe-t-il. Vous avez tous mon numéro, alors si vous savez quelque chose, appelez moi !
L’ayant repéré, Serge se dirige droit sur Jean Touré qui imperceptiblement se rapproche de Jean-Michel Bourdin.
- Surtout n’attendez pas, vous pourriez le regretter, lance-t-il au joueur qui baisse les yeux.
Sans plus de fioriture, le commandant Bertoux tourne les talons en se retenant au dossier d’une chaise pour ne pas trébucher et quitte la salle sans refermer la porte.

A peine rentré dans son appartement de la rue Vauvenargues, le téléphone de Serge Bertoux résonne une fois de plus. Le commissaire Germond est furibond. Le président du Paris Saint-Germain vient de l’appeler pour lui demander des explications sur l’intrusion en son centre d’entraînement d’un officier de police manifestement ivre venu menacer ses joueurs. Devant le silence obstiné de Serge, le commissaire le dessaisit de l’enquête. Il le convoque le lendemain matin à neuf heures pour qu’il transmette ses dossiers au capitaine Mouchonnier beaucoup plus diplomate, conclut-il son appel.
Toutes lumières éteintes, devant sa fenêtre grande ouverte sur Paris endormie, Serge boit à petits gorgeons un bordeaux gouleyant. Il laisse son esprit dériver de Juan Almana à Daniel Compan, des joueurs du PSG au peuple de Montmartre, de son boulot de flic à son psychiatre. Il débouche les bouteilles au fil des heures dans la rumeur de la ville. Il se laisse porter par la douceur de l’ivresse sans excès. Evidemment qu’il a une folle envie de tout envoyer balader mais ce soir le vin l’apaise ; il attend et n’est pas surpris par la sonnerie du téléphone au beau milieu de la nuit.
- Monsieur l’inspecteur, c’est Jean Touré… Je joue au PSG… Vous m’avez parlé cet après-midi, tremblote une voix lointaine.
- Oui, je vous écoute…
- J’ai très peur monsieur l’inspecteur ! Je ne voulais pas faire ça, j’ai honte ! Que vont dire mon père, ma mère et mes sœurs ! C’est de la folie, de la folie… pleurniche l’homme.
- Calmez-vous monsieur Touré, calmez-vous… et racontez-moi…
- Nous l’avons tué ! Nous l’avons massacré ! Nous avions trop bu de champagne et sommes devenus fous ! Nous ne voulions pas lui faire de mal… Nous étions juste venus pour nous moquer, pour rigoler… Il nous prenait la tête avec ses poètes… Nous voulions lui donner une leçon, pas le tuer ! Quand les autres sont partis au resto, il a ressorti des livres. Il n’avait pas compris que nous nous moquions de lui. Alors, Jean-Michel l’a traité de pédé. Nous l’avons tous traité de pédé ! Il s’est jeté sur nous une bouteille à la main… Jean-Michel l’a frappé, il est tombé… Alors nous l’avons tous frappé à coups de pieds. Plein de coups de pieds dans ce gros ballon, monsieur l’inspecteur. Nous étions fous…
- C’est qui nous ?
- Nous… Nous tous ! Pierre, Ali, Jean-Michel et moi !
- Les quatre qui ont déclaré être partis à vingt-deux heures trente !
- Oui, nous aurions du… Après, Jean-Michel nous a dit qu’il était mort, qu’il fallait nettoyer… Il bougeait un peu mais il nous a dit que c’était les nerfs… Alors nous avons tout lavé à la javel… Il y avait du sang, du verre et du vomi partout ! Jean-Michel voulait effacer les traces et l’emmener dans un quartier louche pour faire croire qu’il était mort là-bas…Nous avons attendu deux heures pour ne croiser personne… Tout ça c’est Jean-Michel en fait, monsieur l’inspecteur…
- Vous l’avez enveloppé dans un drap et l’avez chargé dans le 4X4 ?
- Oui… Comment le savez-vous monsieur l’inspecteur ? sanglote Jean Touré. Croyez-vous qu’il était encore vivant, que Jean-Michel nous a menti ?
- C’est difficile à dire mais ne vous inquiétez pas monsieur Touré. Je sais que Bourdin est l’instigateur. Nous allons venir vous chercher pour vous protéger.
- Vous ne me trouverez pas, monsieur l’inspecteur. Je ne suis pas chez moi… Je vais jeter mon portable dans la Seine et je vais partir très très loin pour que mon père et ma mère n’aient pas honte…
Jean Touré raccroche brutalement. Serge appelle aussitôt le commissaire Germond pour qu’un avis de recherche soit lancé. Il craint pour la vie du joueur et n’a pas tort.
Peu après sept heures, alors qu’il n’a pas fermé l’œil, le commissaire le rappelle. Jean Touré n’a pas jeté que son portable dans la Seine. Il a laissé une lettre d’adieu à son domicile où il avoue le meurtre de Juan Almana. Il explique avoir emprunté la voiture de Jean-Michel Bourdin après l’avoir laissé à son domicile vers vingt-trois heures. Il écrit être retourné tuer Almana pour une banale histoire de rivalité amoureuse.

Le commandant Bertoux, incrédule, relit la copie de cette lettre manuscrite dans le bureau du commissaire Germond qui lui malmène de ses mains moites les aveux téléphoniques de Touré retranscrits par Serge.
- Mon petit Serge, se racle-t-il la gorge. Le ministre m’a appelé personnellement juste avant votre arrivée. C’est la première et certainement la dernière fois que j’ai cet honneur. Voilà, se racle-t-il encore la gorge pris d’une soudaine pharyngite nerveuse, les aveux écrits de la main de Touré valent cent fois une conversation téléphonique. Qui prouve que ce n’était pas un plaisantin au bout du fil ?
- Monsieur le commissaire, ricane Serge. Je me doutais d’une entourloupe de ce style. Je ne vais pas jouer les nouveau-nés, mais laissez-moi au moins Bourdin !
- Ce monsieur est un excellent capitaine, un véritable meneur d’hommes qui fera bientôt le bonheur de l’équipe de France, alors…
- Alors qu’il flingue tous les poètes ! se lève Serge qui fuit le commissariat pour se réfugier au Bar des Sports où ce soir le match ne sera pas retransmis. PSG-OM est reporté.

 

Xavier LE FLOCH

 

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Marseille 2013 !

Marseille a donc été choisie comme capitale européenne de la culture 2013. Certains ont sabré le champagne, d’autres décapsulé des canettes de bière tiède, mais tous, acteurs et publics culturels, ont trinqué à cette annonce pleine d’espoirs pour notre cité. Entre parenthèses les chants à la gloire de l’équipe de football ! Au placard, les boules de pétanque et le pastis ! Au musée les vieux clichés d’une ville sale qui règle ses comptes mafieux à coups de pétoires !
Quoique !?
Le gâteau est énorme : 100 millions d’euros attisent bien des convoitises. On nous étourdit déjà de grands projets (Mucem, Silo, digue du large…), leurs maquettes sont exposées dans des écrins de velours. Mais ne va-t-on pas faire de cette année Capitale une grande foire au paraître pour couvertures de magazines et journaux télévisés ? Cette manne financière ne va-t-elle pas gonfler un peu plus les comptes en banque déjà bien garnis d’architectes renommés, d’artisans hollywoodiens et d’artistes reconnus ? Quid du cément culturel qui bouillonne, des vies des multiples petites associations qui travaillent à l’ombre de leurs quartiers ? Quid de tous ces artistes anonymes qui bâtissent leurs œuvres à coup de débrouille, ingéniosité et solidarité ? Ils ont, il me semble, naturellement leur place au cœur de cet évènement. Que va-t-on leur proposer ? Quelques miettes de cette magnifique pièce montée ? Allez, s’il vous plait, un chou, juste un chou à la crème…

Xavier LEFLOCH

 

 

http://xavlef.blog.mongenie.com