Les Fruits défendus
Cette journée est comme un voyage. Un bateau, un départ, des embouchures à trouver. J’ai observé, scruté, dévoré ton corps durant des heures. Il y a tant de trésors à dénicher.
Les épaules posées sur le sol. Les plis de ta peau qui roulent sous mes doigts comme des vagues. Des îles qu’il faut contourner. La colonne vertébrale se tend, se déforme. La paume de mes mains creuse tes reins. De l’iode flotte sur tes pores. Il manque une brise marine pour gonfler les voiles.
Tes cuisses sont molles. Les muscles oscillent à droite puis à gauche dans un balancement régulier. Tenir le cap, éviter de dériver. Il y a des esquifs tout autour. C’est pas simple sans l’aide d’une boussole. On descend. Les mollets, les chevilles. Des creux, des tendons qui s’étirent. Des langues de mers pour doubler les caps. La plante du pied, les orteils, autant de destinations, d’issues possibles.
Tu t’es retournée. Le soleil a mordu à l’hameçon. Il dépose sa chaleur en fines couches. Je laisse filer mes doigts sur ton cou, avant de descendre plus encore, plus bas. L’inconnu, le vertige. La proue du navire cogne sur les vagues. Au loin, je devine un fil blanc barré d’écume. J’entends les sirènes, les marins assoiffés d’or qui découvrent des terres. Ton ventre se durcit. Je vire sur les bords. Les limites de la carte, le domaine des légendes, les abysses. Vite revenir sur le pont.
J’ai eu l’idée d’amener des fraises. Quatre billes rouges chargées de sucre que j’ai déposées autour de ton nombril. Voyage au centre de la terre. L’El Dorado en personne. Ton corps se soulève un peu, la mer qui tangue, le mat du navire plonge en avant. Il se redresse, mord dans les vagues. Il y a bien un Robinson qui traîne quelque part. Je n’ai pas envie que la journée finisse. L’océan est trop vaste, il y a tant à brasser.
Tes jambes sont repliées. Les fraises sont mûres à point. Elles brillent. J’ai posé ma bouche sur un quai précaire. Ta peau se dérobe sous ma langue. En fermant les yeux, j’ai croqué le premier fruit. J’ai senti les branches des palmiers secouer le ciel. Des cascades d’eau douces se sont mélangées à la mer. Le navire jette l’ancre dans une anse protégée.
La fraise a roulé dans ma gorge. Un goût de paradis. Qui sait si les trois autres ne risquent pas de m’empoisonner ?
Marc Spaccesi
PAPA WAS A ROLLING STONE
Papa était un « rolling stone ». Il vivait sur une langue de sable dans un mobil home. Quand le vent du sud rentrait par la fenêtre, on entendait tinter les lamelles métalliques du store bien au-delà de la dune. Le son cristallin se mêlait au bruit du ressac quand mon père partait lustrer les étoiles.
C’était juste une manière de dire qu’il allait pêcher. Il s’asseyait à la pointe d’un récif, accrochait une besace kaki sur une arête. Il enfonçait son chapeau de toile sur la tête puis son regard s’en allait flotter dans les vagues. Le reflet de la canne à pêche léchait les rochers, et de temps en temps, un trait luisant remontait vers le ciel.
Il restait des heures face à la mer jusqu’à ce que la nuit se désagrège en petits morceaux.
Quand le mauvais temps se levait, papa mettait un ciré ample et gris sur le dos. Son corps tout courbé arpentait la plage avec des épaules resserrées, le cou replié contre le torse, les vêtements gonflés comme une voile. Dans la tourmente, c’était facile de le prendre pour un vaisseau fantôme. Du bout des doigts il ramassait des crabes saupoudrés de sable qu’il glissait dans la sacoche. Il rentrait toujours par la crique, un arc de cercle béant recouvert d’une eau mousseuse. Une vieille légende disait que les âmes des marins perdus entonnaient des complaintes les nuits de pleine lune. Papa ne pensait qu’à cuire ses crustacés.
Dans le mobil home, il faisait la cuisine avec un réchaud posé sur une plaque. Deux casseroles, une poêle et une cocotte-minute complétait la batterie. Il était bien organisé, c’est la moindre des choses si on veut faire de sa solitude un partenaire. Son monde tournait rond, même les puissantes rafales de vent n’auraient pu le faire dévier d’un pouce.
On m’a prévenu deux mois après sa disparition. Tout ce que j’ai entendu dire à son sujet ne m’intéresse pas. Le mobil home non plus. Entrer là-dedans s’apparente à une profanation. Mais j’ai appris une chose.
Je suis le fils d’une pierre qui roule.
Marc SPACCESI
LULU
Dans la famille, on dit que la petite Lulu est toujours dans la lune. Ses frères la surnomment aussi « la grosse » à cause d’une tête ronde recouverte de boucles rousses. Sans doute parce que la frontière est mince entre la graisse et la grâce mais à une époque elle a eu tendance à les croire.
Le dimanche, la maison grouille de monde. L’oncle Jules débarque de la ville avec une voiture toujours neuve, la tante Aurélie apporte des gâteaux et du vin, qui à ce qu’elle dit, coûte cher. Lors de l’apéritif, l’oncle Jules prend position dans un fauteuil en velours. Il fume un cigare et quand il recrache la fumée, ses pommettes gonflées se lézardent de traits rouges.
A la fin du repas, les conversations dévorent les silences. Lulu se niche dans le fauteuil en velours face à la télévision. Derrière l’écran, dans un cadre accroché contre le papier peint, un cheval au galop construit par de minuscules pièces d’un puzzle court au bord de la mer.
Lulu se cale en travers du coussin, les jambes repliées. On ne remarque plus ses doigts dessiner des cercles, en dehors d’une fois, il y a quelques mois, où l’oncle Jules avait dit que Lulu était un peu autiste, et qu’elle serait couturière en la voyant lustrer le velours.
Les poches du pantalon de l’oncle Jules sont remplies de pièces de monnaie. Lulu le sait. Elle a appris aussi que lorsque son corps volumineux se redresse pour aller taquiner le gigot bien saignant, il y a toujours une pièce ou deux qui glissent dans la fente entre l’assise et le dossier du fauteuil. Ses petits doigts sont un outil idéal pour les ramener à la surface. Ensuite, elle part les cacher dans le ventre d’une poupée qui repose sur l’édredon fleuri de son lit.
Elle revient s’installer. Tante Aurélie lui propose un dessert. Lulu hésite. Elle se demande où elle va mettre les pièces quand le ventre de la poupée sera plein. Et quand l’oncle Jules dit qu’il faudrait l’amener chez un spécialiste des nerfs, Lulu est saisie d’un doute. Elle ignore encore le nombre exact de pièces qui lui manquent pour partir acheter son cheval. Elle espère aussi que le vendeur acceptera la monnaie.
Marc SPACCESI
DEPART
La gare est une bouche en acier qui avale les gens pressés. Au bout d’une interminable montée, l’escalator débite les voyageurs en rangs serrés sur le quai. Une lumière blanche traverse la verrière et glisse sur les rails. En tendant la main vers la borne pour poinçonner mon billet, mon bras a heurté le coude d’une jeune femme. Elle porte un col roulé rouge qui remonte jusqu’au menton.
--Excusez-moi, a-t-elle dit d’un air confus, mon train va partir et…
Moi aussi je suis à la bourre, mais elle rayonnait tellement que je l’ai laissée passer.
J’ai mis ma valise sur une étagère et je me suis installé sur le siège, contre la fenêtre du wagon. J’ai ressenti un vrai soulagement lorsque le train a démarré. Quelques minutes plus tard, le contrôleur est arrivé en tanguant dans l’allée. Les poils hirsutes de sa moustache se dressent vers le haut. Quand il m’a rendu le billet, les dernières maisons de la ville ressemblaient à des cailloux posés sur une plaque de métal. Je pouvais m’assoupir.
La musique d’un téléphone portable m’a réveillé. Ses notes fusaient dans l’habitacle avant d’être broyées par le ronronnement du train. Elles proviennent de la rangée opposée, deux sièges en arrière. Je me suis retourné et j’ai vu la jeune femme au pull-over rouge. Ses deux genoux n’arrêtent pas de se cogner, sa main droite tire sur le col comme pour cacher son visage.
--Pourquoi tu me dis ça maintenant ? a t-elle demandé à son interlocuteur.
Son regard n’est plus qu’une tache luisante qui scintille dans le reflet de la vitre. La suite de la conversation doit être un calvaire. La tête de la jeune femme tourne dans tous les sens, une sorte de toupie incontrôlable qui ne va pas tarder à s’écrouler.
--Salaud ! a dit la jeune femme en jetant son téléphone sur le siège d’à côté.
Je suis sur qu’Irène dira la même chose de moi quand elle ne verra plus mes affaires dans sa penderie. C’est comme ça. Je n’y suis pour rien si le soleil se taille toujours avant la nuit.
Marc SPACESSI
DELIT DE FUITE
Mon copain Georges a la manie de se mettre dans de sales draps. Et moi je l’aide à laver le linge sale en famille. Je suis sa famille. Je me suis même fait passer pour sa mère la dernière fois. Il sortait avec une gamine aux yeux noirs charbon dont le père était mineur. Je sais, le seul don que possède mon copain est de jouer avec mes nerfs. Au téléphone, j’ai pris une voix de femme pour amadouer le père de la fille, en jurant que Georges ne s’approcherait plus jamais d’elle puisque je l’avais ligoté dans sa chambre. Le gars m’a répondu que c’était un peu tard car elle était enceinte de trois mois. Puis il m’a fait tout un baratin sur l’honneur, la solidarité, des notions qui n’ont jamais effleuré Georges, même de très loin.
Le mineur a découvert la supercherie. J’ai acheté deux billets « low cost » pour le premier avion quittant le pays car la moitié du coron courait à nos trousses.
Un petit pigeon blanc bancal nous a jetés sur le tarmac tout mouillé d’Ecosse. Après le bus et le stop, nous nous sommes retrouvés au bord du Loch Ness dans un village qui ressemblait à un cimetière abandonné. Pendant que je cherchais un hôtel en expliquant à Georges qu’à cause de lui on allait vivre avec des fantômes, il était déjà entré dans un pub à la vitrine orange. Il était installé au comptoir entre deux filles en montrant une bouteille de Whisky au barman. Pendant que je lui soufflais dans l’oreille qu’il fallait rester discrets et économes, Georges passait déjà ses sales pattes dans le dos des filles en disant qu’il pissait au cul des rosbifs. Un gars que j’avais confondu avec un pilier s’est avancé vers nous, puis cinq autres ont adopté une démarche identique. En voyant leur tête, j’ai leur ai dit dans un anglais approximatif que mon ami faisait partie du patrimoine mondial de l’Unesco au même titre que le pont des soupirs. C’était juste une métaphore pour dire que les coups allaient pleuvoir.
On nous a traînés dehors, chargés sur la plage arrière d’un pick-up. Le pilote roulait vite. Georges chantait « o solé mio » sous une pluie très compacte qui diluait le sang sur ce qu’il restait de nos vêtements. Nos corps s’entremêlaient dans les virages et je songeais qu’avec des types de l’espèce de Georges, l’humanité était vraiment au bout du rouleau. J’ai senti une semelle contre mes côtes qui m’a expulsé dans le vide. Ce n’était pas plus mal que le néant prenne la place de ma pensée.
Je me suis réveillé avec deux mâchoires en acier qui me broyaient les os. J’entendais la voix de Georges qui se diluait dans un clapotis régulier. Quand j’ai réussi à ouvrir mes paupières tuméfiées, j’ai vu mon copain agenouillé au bord d’un lac qui se perdait à l’infini. Georges faisait face à un poisson visqueux qui dressait son corps à la surface de l’eau. Mon copain lui a dit :
--Alors c’est toi le monstre du Loch Ness ?
Cette fois, c’était acquis, Georges ne faisait plus partie de l’espèce humaine, ou alors j’étais mort. Le poisson effectuait des pirouettes à la surface de l’eau et mon copain s’esclaffait à chacun de ses sauts. Puis le poisson s’est laissé porté par une vaguelette et quand il s’est trouvé bien en face de Georges il lui a lancé :
--My God ! comment tu sais ça ?
Dans ce début de siècle, Marc Spaccesi s’est mis en tête de raconter, avec gouaille, férocité, talent et souvent tendresse, le quotidien de la vie, avec sa folie, ses affres, ses coups tordus, ses malheurs, ses joies, ses injustices.
Plus de cent nouvelles ont vu le jour, en attente de parution ou déjà publiées. Elles énoncent et dénoncent les fléaux des temps contemporains. Le langage, les expressions, les tournures se laissent goûter sans problème. C’est même une des réussites stupéfiantes de cet auteur que de savoir ruiner l’espace et le temps, pour juxtaposer dans une écriture « d’aujourd’hui » des histoires d’hier, de demain, de toujours.
Des personnages de ses nouvelles, vous épouserez les doutes métaphysiques, les colères, les acharnements à trouver leur vérité, à aller au bout du chemin...Vous découvrirez leur surdité, leur médiocrité, leur grand cœur, leur trauma…Une face, non cachée, de la « civilisation moderne » qui syncope à tout va, qui se drogue à l’argent et qui peut tourner au combat sans bonté, à la veulerie, comme aux plus belles leçons d’amitié, de courage ou de lutte au coude à coude.
Marc Spaccesi pilote ses personnages de papier comme un as de la formule 1.
C’est un écrivain à haut risque qui me fait l'amitié d'écrire quelques textes pour ma lucarne...Est-il utile de dire que ces nouvelles ont déjà fait l'objet de publications dans différents recueils, tous salués par la critique...
